



                                                                                                      Arkadi et Boris Strougatski. L'Escargot sur la pente



        roman
        Traduit du russe
        par Michel Ptris
        (c) Arkadi et Boris Strougatski, 1970,
        Edition Champ Libre, Paris, 1972
        OCR: Oleg Volkov, 1999


        Au tournant, dans la profondeur
        de la troue de la fort,
        Le futur qui m'attend
        me sert de serment.
        On ne l'entranera pas dans une discussion
        Et on ne l'amadouera pas par la caresse
        Il est grand ouvert, comme la fort
        distendu,  la rencontre.
        Boris Pasternak.
        Grimpe, grimpe doucement,
        Escargot, la pente du Fuji,
        Plus haut, jusqu'au sommet!
        Issa, fils de paysan.



                                                                                                                                I


        De cette hauteur, la fort tait comme une luxuriante cume mouchete. Comme une immense ponge poreuse couvrant le monde tout entier. Comme un animal qui se serait un jour tapi dans l'attente puis se serait endormi et se serait couvert d'une
     mousse grossire. Comme un masque informe pos sur un visage que personne n'avait encore jamais vu.
        Perets quitta ses sandales et s'assit, ses pieds nus pendant dans le prcipice. Il lui sembla que ses talons taient tout d'un coup devenus humides, comme s'il les avait rellement plongs dans le tide brouillard lilas qui s'accumulait sous la
     falaise. Il tira de sa poche les cailloux qu'il avait ramasss, les disposa soigneusement  ct de lui, puis choisit le plus petit et le jeta doucement en bas, dans le monde vivant et silencieux, endormi et indiffrent qui avalait pour toujours.
     L'tincelle blanche s'teignit, et rien ne se produisit, aucun branchage ne remua, aucun oeil ne s'entrouvrit pour le regarder.
        S'il jetait un caillou toutes les minutes et demi ; s'il fallait croire ce que racontait la cuisinire uni-jambiste que l'on surnommait Kazalounia, et ce que supposait Mme Bardo, la directrice du groupe d'aide  la population locale ; s'il ne
     fallait pas croire ce que murmuraient le chauffeur Touzak et l'Inconnu du groupe de la Pntration du gnie ; si l'intuition humaine valait quelque chose et si enfin les esprances pouvaient se raliser au moins une fois dans la vie, alors,  la
     septime pierre, les buissons s'carteraient avec fracas derrire lui et dans la clairire, sur l'herbe foule, blanchie par la rose, paratrait le Directeur, torse nu, en pantalon de gabardine grise  passepoil mauve, respirant avec bruit, le
     visage luisant, jaune et rose, velu ; il ne regarderait rien, ni la fort au-dessous de lui, ni le ciel au-dessus ; il se baisserait, plongerait ses larges mains dans l'herbe, se redresserait en brassant l'air de ses larges mains et en faisant
     rouler  chaque fois son ventre puissant sur son pantalon tandis qu'un air charg d'acide carbonique et de nicotine s'chapperait, sifflant et bouillonnant, de sa bouche grande ouverte.
        Derrire, les buissons s'cartrent bruyamment. Perets se retourna avec circonspection : ce n'tait pas le Directeur, mais la personne familire de Claude-Octave Domarochinier, du groupe de l'Eradication. Il s'approcha lentement et s'arrta 
     deux enjambes de Perets, abaissant vers lui ses yeux sombres et attentifs. Il savait ou souponnait quelque chose, quelque chose de trs important, et ce savoir ou ce soupon immobilisait les traits de son visage allong, visage ptrifi d'un homme
     qui apportait ici, sur l'-pic, une trange et angoissante nouvelle. Cette nouvelle, personne encore au monde ne la connaissait, mais il tait manifeste que tout tait radicalement chang, que tout ce qui avait cours auparavant n'avait maintenant
     plus de sens et que chacun devrait dsormais donner tout ce dont il tait capable.
        - A qui sont ces pantoufles? demanda-t-il en jetant un regard circulaire autour de lui.
        - Ce ne sont pas des pantoufles, dit Perets Ce sont des sandales.
        Domarochinier eut un sourire et tira de sa poche un gros bloc-notes.
        - Tiens donc. Des sandales? Tr-s bien. Mais  qui sont ces sandales?
        Il s'approcha de l'-pic, coula un regard prudent vers le bas et recula aussitt.
        - Quelqu'un est assis au bord de l'-pic, commenta-t-il, avec des sandales poses  ct de lui. La question qui se pose invitablement est alors :  qui sont les sandales et o se trouve leur propritaire?
        - Ce sont mes sandales, dit Perets. Domarochinier regarda d'un air de doute son bloc-notes :
        - Les vtres? Donc, vous tes pieds nus. Pourquoi?
        - Pieds nus parce qu'il n'y a pas d'autre moyen, expliqua Perets. J'ai fait tomber hier ma pantoufle droite et j'ai dcid  l'avenir de rester pieds nus.
        Il se pencha en avant et regarda entre ses genoux carts :
        - Elle est l-bas. Vous allez voir, avec un caillou...
        Domarochinier lui prit la main d'un geste vif et s'empara des cailloux.
        - De la pierre ordinaire, effectivement, dit-il.
        Mais a ne change rien. Je ne comprends pas, Perets, pourquoi vous essayez de me tromper. D'ici, on ne peut voir une pantoufle - si du moins elle est rellement l-bas, et a c'est une autre question que nous examinerons ensuite - et du moment
     qu'on ne peut pas la voir, vous ne pouvez pas esprer l'atteindre avec une pierre, mme si vous aviez l'adresse ncessaire et si vous vouliez rellement cela et cela seul : je parle du coup au but... Mais nous allons claircir tout a.
        Il remonta les jambes de son pantalon, s'assit sur les talons et poursuivit :
        - Donc, vous tiez l hier aussi. Pour quoi faire? Comment se fait-il que ce soit la deuxime fois que vous veniez au bord de l'-pic, alors que les autres employs de l'Administration, pour ne rien dire des spcialistes surnumraires, n'y
     viennent que pour satisfaire un besoin naturel?
        Perets se fit petit. Ce n'est qu'une question d'ignorance, pensa-t-il. Ce n'est pas du dfi ni de la mchancet, il ne faut pas y attacher d'importance. C'est simplement de l'ignorance. Il ne faut pas attacher d'importance  l'ignorance, personne
     ne le fait. L'ignorance dfque sur la fort. L'ignorance dfque toujours sur quelque chose.
        - Vous aimez sans doute vous asseoir ici, poursuivit Domarochinier sur un ton insinuant. Vous aimez beaucoup la fort. Vous l'aimez? Rpondez!
        - Et vous? demanda Perets. Domarochinier s'offensa et ouvrit son bloc-notes :
        - Ne vous oubliez pas! Vous savez trs bien qui je suis. J'appartiens au groupe de l'Eradication, et votre rponse, ou plus exactement votre contre-question, est donc absolument dpourvue de sens. Vous comprenez parfaitement que mon attitude
     envers la fort est dtermine par la fonction que je remplis, mais qu'est-ce qui dtermine la vtre? cela je ne le comprends pas trs bien. Ce n'est pas bien, Perets, pensez-y : je vous donne ce conseil pour votre bien, pas pour le mien. On n'a pas
     ide d'tre aussi tranger : rester assis au bord de l'-pic, pieds nus, lancer des pierres... Pourquoi? On se le demande. A votre place, je raconterais tout. A moi. Je remettrais tout en ordre. Vous le savez peut-tre, il y a des circonstances
     attnuantes, et en fin de compte vous n'avez rien  craindre, n'est-ce pas Perets?
        - Non, dit Perets. C'est--dire videment, oui.
        - Vous voyez. Le naturel disparat d'un seul coup, et il n'existe plus. A qui est cette main, demandons-nous? O lance-t-elle une pierre? Ou peut-tre  qui? Ou encore sur qui? Et pourquoi? Et comment pouvez-vous rester assis au bord de l'-pic?
     Est-ce inn chez vous ou bien vous tes-vous spcialement entran? Moi, par exemple, je ne peux pas rester au bord de l'-pic. Et je n'ose mme pas me demander pourquoi j'aurais pu m'y entraner. La tte me tourne. Et c'est normal. Un homme n'a
     aucune raison de s'asseoir au bord de l'-pic. Surtout s'il n'a pas de laissez-passer pour la fort. Montrez-moi s'il vous plat votre laissez-passer, Perets.
        - Je n'en ai pas.
        - Vous n'en avez pas. Bien. Et pourquoi?
        - Je ne sais pas... On ne m'en donne pas, c'est tout.
        - C'est juste, on ne vous en donne pas. Je le sais. Et pourquoi? On m'en a donn, on lui en a donn, on leur en a donn, on en a donn  beaucoup d'autres encore, et  vous on ne veut pas vous en donner.
        Perets lui jeta un regard furtif. Du long nez dcharn de Domarochinier s'chappaient des reniflements, ses yeux clignaient sans cesse.
        - Sans doute parce que je suis tranger, suggra Perets. C'est certainement la raison.
        - Et je ne suis pas le seul  m'intresser  vous, poursuivit Domarochinier sur un ton confidentiel. S'il n'y avait que moi! Mais il y a aussi des gens importants... Ecoutez, Perets, vous pouvez peut-tre vous lever, pour que nous puissions
     continuer? Vous me donnez le vertige, rien qu' vous voir.
        Perets se leva et sautilla sur un pied pour attacher une sandale.
        - Mais loignez-vous donc de ce bord! cria d'une voix douloureuse Domarochinier en agitant son bloc-notes vers Perets. Vous finirez par me tuer avec vos excentricits!
        - C'est fini, fit Perets en tapant du talon. Je ne le ferai plus. On y va?
        - Allons-y. Mais je constate que vous n'avez rpondu  aucune de mes questions. Vous me chagrinez beaucoup, Perets. Vous tes vraiment... (Il jeta un regard sur le gros bloc-notes, haussa les paules et le glissa sous son bras.) C'est trange.
     Pas la moindre impression, sans mme parler d'information.
        - Mais aussi, qu'est-ce qu'il y a  rpondre? dit Perets. Je devais simplement tre ici pour parler au Directeur.
        Domarochinier se figea littralement sur place, comme englu dans les buissons, et profra d'une voix altre :
        - C'est donc pour a que vous tes...
        - Comment, que je suis? Je ne suis rien de...
        Domarochinier jeta un regard autour de lui et chuchota :
        - Non, non. Taisez-vous. Taisez-vous. Plus un mot. J'ai compris. Vous aviez raison.
        - Qu'est-ce que vous avez compris? J'ai raison de quoi?
        - Non, non, je n'ai rien compris. Rien de rien. Vous pouvez tre tout  fait tranquille. Je n'ai pas compris et je n'ai pas compris. D'ailleurs je n'tais pas l et je ne vous ai pas vu.
        Ils passrent devant un banc, grimprent quelques marches uses, prirent l'alle couverte d'un fin sable rouge et pntrrent sur le territoire de l'Administration.
        - La pleine clart ne peut exister qu' un certain niveau, disait Domarochinier. Et chacun doit savoir  quoi il peut prtendre. J'ai prtendu  la clart  mon niveau, c'est mon droit, et je l'ai puis. Et l o se terminent les droits
     commencent les devoirs...
        Ils dpassrent des cottages de dix appartements aux fentres garnies de rideaux de tulle, longrent le garage, traversrent le terrain de sport, passrent encore devant les entrepts, puis devant l'htel sur le seuil duquel se tenait le
     Commandant, d'une pleur maladive, les yeux exorbits et fixes, une serviette  la main. Ils suivirent une longue palissade derrire laquelle ronflaient des moteurs, pressrent le pas, car ils n'avaient plus beaucoup de temps, puis se mirent 
     courir. Il tait cependant tard quand ils arrivrent  la cantine, et toutes les places taient prises,  l'exception de la petite table de service dans un coin au fond o restaient deux places, la troisime tant occupe par le chauffeur Touzik
     qui, les voyant en train de pitiner, indcis, sur le pas de la porte, leur fit un signe d'invite en agitant sa fourchette.
        Tout le monde buvait du kfir et Perets en prit aussi. La nappe rche de la table tait maintenant garnie de six bouteilles et quand Perets tendit les jambes pour s'installer au mieux sur la chaise sans sige, il y eut un bruit de verre et une
     ancienne bouteille de cognac roula dans l'intervalle entre les tables. Le chauffeur Touzik la ramassa prestement et la remit en place sous la table, ce qui produisit un nouveau tintement.
        - Faites attention avec vos pieds, dit-il.
        - Je ne l'ai pas fait exprs, dit Perets. Je ne savais pas.
        - Et moi, je le savais? rpliqua Touzik. Il y en a quatre l-dessous, tche de pas faire l'idiot.
        - Moi, par exemple, je ne bois pas, fit dignement Domarochinier.
        - On sait a, comme vous buvez pas, dit Touzik. A ce compte-l, nous non plus.
        - Mais j'ai le foie malade, commena  s'inquiter Domarochinier. Voil un certificat.
        Il fit apparatre une feuille de cahier froisse marque d'un sceau triangulaire et la fourra sous le nez de Perets. C'tait effectivement un certificat, couvert d'une criture illisible de mdecin. Perets ne put dchiffrer qu'un mot : "antabus".
        - Et il y a aussi ceux de l'anne dernire, et ceux de l'avant-dernire, mais ils sont dans le coffre.
        Le chauffeur Touzik ddaigna d'examiner le certificat. Il ingurgita un plein verre de kfir, porta son index repli  son nez, renifla, et, les yeux pleins de larmes, profra d'une voix raffermie :
        - Qu'est-ce qu'il y a encore dans la fort? Des arbres. (Il s'essuya les yeux du revers de la manche.) Mais ils restent pas sur place : ils sautent. Tu comprends?
        - Oui, alors? demanda avidement Perets. Comment font-ils?
        - Eh bien! voil. Il y en a un l, immobile. Un arbre, quoi. Puis il commence  se tordre,  se nouer, et c'est parti! Un grand bruit, un craquement, tu le vois, tu le vois plus. Un bon de dix mtres. Il m'a bousill la cabine. Puis il redevient
     immobile.
        - Pourquoi? demanda Perets.
        - Parce que a s'appelle un arbre sauteur, expliqua Touzik en se versant un verre de kfir.
        - Hier on a reu un lot de nouvelles scies lectriques, intervint Domarochinier en se passant la langue sur les lvres. Un rendement fabuleux. Je dirais mme que ce ne sont pas des scies, mais de vritables machines  scier. Nos machines  scier
     de l'Eradication.
        Alentour, tout le monde buvait du kfir. Dans des verres  facettes, dans des gobelets en fer-blanc, dans des tasses  caf, dans des cornets de papier, ou simplement  la bouteille. Tout le monde avait les pieds ramens sous sa chaise. Et tous
     pouvaient sans doute exhiber des certificats mdicaux attestant qu'ils avaient mal au foie,  l'estomac ou au duodnum. Pour cette anne et pour les annes prcdentes.
        - Puis le manager me fait venir et me demande pourquoi ma cabine est dglingue, poursuivit Touzik en haussant la voix. Tu roulais encore  gauche, charogne, qu'il me dit. Vous, PAN Perets, vous jouez aux checs avec lui, vous pourriez bien dire
     quelque chose pour moi, il vous estime, il parle souvent de vous... Perets, qu'il dit, c'est quelqu'un! Je ne donnerai pas de voiture pour Perets, qu'il dit, et n'essayez pas de m'en demander. On ne peut pas laisser partir un tel homme. Vous
     comprenez, bande d'imbciles, qu'il dit, sans lui je m'ennuierais  mourir! Vous lui parlerez pour moi, hein?
        - B-Bon, fit Perets d'une voix hsitante. J'essaierai.
        - Je peux parler au manager, intervint Domarochinier. Il tait avec moi  l'arme ; j'tais capitaine et lui lieutenant. Il me salue encore en portant la main  la hauteur du couvre-chef.
        - Il y a aussi les ondines, dit Touzik, son verre de kfir  la main. Dans les grands lacs clairs. C'est l qu'elles sont, tu comprends? Nues.
        - C'est votre kfir, Touz, qui vous donne des visions, plaa Domarochinier.
        - Je les ai vues de mes propres yeux, rpliqua Touzik en portant le verre  ses lvres. Mais on ne peut pas boire l'eau de ces lacs.
        - Vous ne les avez pas vues, parce qu'elles n'existent pas, dit Domarochinier. Les ondines, c'est de la mystique.
        - Mystique toi-mme, dit Touzik en s'essuyant les yeux du revers de la manche.
        - Un instant, dit Perets, un instant. Vous dites qu'elles sont l, tendues... Et puis aprs? Il est impossible qu'elles ne fassent que rester l, et puis c'est tout.
        Il se peut qu'elles vivent sous l'eau et qu'elles remontent  la surface comme nous sortons d'une pice enfume pour nous mettre au balcon par une nuit de lune, et exposer l, les yeux clos, notre visage  la fracheur. C'est peut-tre ce
     qu'elles font. Elles viennent  la surface, et elles restent l. A se reposer. A changer des sourires et des paroles indolentes...
        - Ne discute pas avec moi, dit Touzik en regardant fixement Domarochinier. Tu es dj all dans la fort? Tu n'y as jamais mis les pieds, et tu en parles.
        - Absurde. Qu'est-ce que j'irais faire dans votre fort? J'ai un laissez-passer pour y aller. Mais vous, Touz, vous n'en avez pas. Montrez-moi votre laissez-passer s'il vous plat, Touz.
        - Je n'ai pas vu moi-mme ces ondines, reprit Touzik en s'adressant  Perets. Mais j'y crois tout  fait. Parce que les autres en parlent. Mme Candide en parlait. Et Candide savait tout sur la fort. Il la connaissait comme sa femme. Il
     reconnaissait tout au toucher. Il est mort l-bas, dans sa fort.
        - S'il est mort, fit Domarochinier sur un ton significatif.
        - Quoi, "si"? Un homme part en hlicoptre, et de trois ans on n'en entend plus parler. Il y a eu l'avis de dcs dans les journaux, le repas de funrailles, qu'est-ce qu'il te faut encore? Candide a cass sa pipe, c'est vident.
        - Nous n'en savons pas assez, dit Domarochinier, pour affirmer quoi que ce soit de manire absolument catgorique.
        Touzik cracha et alla chercher une autre bouteille de kfir au comptoir. Domarochinier en profita pour se pencher vers Perets et lui murmurer  l'oreille, le regard fuyant :
        - Notez que pour ce qui est de Candide, des ordres secrets ont t donns... Je me considre en droit de vous en informer parce que vous tes tranger...
        - Quels ordres?
        - Le considrer comme vivant, gronda sourdement Domarochinier avant de s'carter.
        Puis il reprit  voix haute :
        - Le kfir est bien, aujourd'hui, il est frais. Le rfectoire s'emplit de bruit. Ceux qui avaient fini leur repas se levrent avec des bruits de chaises et gagnrent la sortie. Ils parlaient fort, allumaient leurs cigarettes et jetaient les
     allumettes par terre. Domarochinier jetait autour de lui des regards mauvais et disait  tous ceux qui passaient  proximit :
        "Comme vous le voyez, messieurs, c'est quelque peu trange, mais nous sommes en train de parler..."
        Quand Touzik revint avec sa bouteille, Perets lui dit :
        - Est-ce que le manager parlait srieusement en disant qu'il ne me donnerait pas de voiture? Il voulait plaisanter, sans doute?
        - Plaisanter, pourquoi? Il vous aime beaucoup, PAN Perets, sans vous il serait malade d'ennui, et il n'a aucun intrt  vous faire partir, un point c'est tout... Admettons qu'il vous laisse partir, a l'avancerait  quoi? O vous voyez de la
     plaisanterie l-dedans?
        Perets se mordit la lvre.
        - Comment faire alors pour partir? Je n'ai plus rien  faire ici. Mon visa touche  sa fin. Et d'abord, je veux partir, voil tout.
        - En gnral, dit Touzik, on vous vire aussi sec au bout de trois rprimandes. On vous donne un autobus spcial, on rveille un chauffeur au milieu de la nuit, vous n'aurez pas le temps de rassembler vos affaires... Comment a se passe avec les
     gars d'ici? Premire rprimande : le type est rtrograd. Deuxime rprimande : on l'envoie dans la fort expier ses pchs. Et  la troisime : au revoir, bonjour chez toi. Si par exemple je veux me faire licencier, je vide une demi-boutanche et je
     tape sur la gueule  celui-l. (Il montrait Domarochinier.) On me supprime aussitt les gratifications, et on me met  la charrette  merde. Alors qu'est-ce que je fais? Je m'enfile une autre demi-bouteille et je lui retape sur la gueule, vu? L, je
     quitte la charrette  merde et je pars  la station biologique pour faire la chasse aux microbes qu'ils ont l-bas. Mais si je ne veux pas aller  la station biologique, je bois encore une demi-bouteille et je lui tape pour la troisime fois sur la
     gueule. L, c'est termin. Je suis licenci pour actes de voyoutisme et expuls dans les vingt-quatre heures.
        Domarochinier tendit vers Touzik un doigt menaant :
        - Vous faites de la dsinformation, Touz, de la dsinformation. D'abord, il doit s'couler au moins un mois entre chaque acte. Sans quoi, toutes les fautes sont considres comme un seul et mme dlit, et le perturbateur est simplement mis en
     prison, sans que l'Administration elle-mme donne suite  l'affaire. Deuximement,  la deuxime faute, le coupable est sans retard envoy dans la fort sous la surveillance d'un garde, de sorte qu'il n'aura pas la possibilit de s'aviser de
     commettre une troisime infraction. Ne l'coutez pas, Perets, il ne comprend rien  ces problmes.
        Touzik avala une gorge de kfir, fit une grimace et cacarda :
        - C'est vrai. L, peut-tre qu'effectivement je... Excusez-moi, PAN Perets.
        - Mais non, enfin..., fit Perets d'un ton chagrin. De toute faon je ne pourrais jamais taper sur quelqu'un, comme a, sans raison.
        - Mais vous tes pas oblig de lui taper sur la... sur la gueule, dit Touzik. Vous pouvez lui botter le... les fesses. Ou tout simplement dchirer son costume.
        - Non, je ne peux pas, dit Perets.
        - Mauvais, a, dit Touzik. a ira mal pour vous, alors, PAN Perets. Alors, voil ce que nous allons faire. Demain matin, vers sept heures, vous irez au garage, vous vous installerez dans ma voiture et vous attendrez. Je vous emmnerai.
        - Vraiment? demanda Perets, joyeux.
        - Oui. Demain je dois aller sur le Continent, transporter de la ferraille. Vous viendrez avec moi.
        Dans un coin, quelqu'un poussa soudain un cri terrible : "Qu'est-ce que tu as fait? Tu as renvers ma soupe!"
        Domarochinier prit la parole :
        - L'homme doit tre simple et clair. Je ne comprends pas pourquoi vous voulez partir d'ici, Perets. Personne ne veut partir, mais vous, vous voulez.
        - C'est toujours comme a chez moi, dit Perets. Je fais toujours tout  l'envers. Et d'ailleurs, pourquoi l'homme doit-il obligatoirement tre simple et clair?
        Touzik renifla son index repli et profra :
        - L'homme doit tre sobre. Tu crois pas?
        - Je ne bois pas, dit Domarochinier. Et ce pour une raison trs simple, et connue de tout le monde : j'ai le foie malade. Ce n'est donc pas l que vous pourrez m'attraper, Touz.
        - Ce qui m'tonne dans la fort, reprit Touzik, c'est les marais. Ils sont brlants, tu comprends? Je peux pas supporter a. Je pourrai jamais m'y habituer. C'est comme de la soupe aux choux bouillante, a fume, a sent le chou. J'ai mme essay
     de goter, mais a n'a pas de got, a manque de sel... Non, la fort, c'est pas pour l'homme. Elle leur en a fait voir de toutes les couleurs. On n'arrte pas d'amener du matriel, et il disparat, comme englouti dans les glaces, ils en font venir
     d'autre, et il disparat encore...
        Une profusion verte et odorante. Profusion de couleur, profusion d'odeurs. Profusion de vie. Et toujours trangre. Familire, ressemblante, mais fondamentalement trangre. Le plus difficile est de se faire  cette ide, qu'elle est  la fois
     trangre et, familire. Qu'elle est l'manation de notre monde, la chair de notre chair, mais qu'elle s'est dtache de nous et ne veut pas nous connatre. C'est sans doute ainsi que le pithcanthrope aurait pu penser  nous, ses descendants - avec
     effroi et amertume...
        - Quand viendra l'ordre, proclama Domarochinier, ce ne sera pas avec nos bulldozers et nos tout-terrain minables que nous irons l-bas, mais avec quelque chose de srieux, et en deux mois nous aurons fait de tout a une surface btonne, sche et
     lisse.
        - C'est toi qui le feras, dit Touzik. Si on te fout pas sur la gueule avant, tu feras une surface btonne avec ton propre pre. Pour la clart.
        Le mugissement profond d'une sirne se fit entendre. Les carreaux des fentres tremblrent, une sonnerie puissante retentit au-dessus de la porte, des lumires se mirent  clignoter sur les murs et au-dessus du comptoir surgit une inscription en
     lettres normes : "Debout, dehors!" Domarochinier se leva  la hte, manoeuvra l'aiguille de sa montre et partit en courant sans prononcer une parole.
        - Bon, j'y vais, dit Perets. C'est l'heure de travailler.
        Touzik acquiesa :
        - C'est l'heure. L'heure juste.
        Il ta sa veste fourre, la roula soigneusement, rapprocha les chaises et s'allongea, la tte pose sur la veste.
        - Donc, demain sept heures? dit Perets.
        - Quoi? rpondit Touzik d'une voix ensommeille.
        - Je viendrai demain  sept heures.
        - O a? demanda Touzik en se retournant sur les chaises. Elles tiennent pas ensemble, les salopes. Combien de fois je leur ai dit : mettez un divan...
        - Au garage, dit Perets. A votre voiture.
        - Ah!... Venez, venez, on verra l-bas. C'est pas facile comme affaire.
        Il replia les jambes, se croisa les bras et se mit  ronfler. Il avait les bras velus, et au milieu des poils apparaissait un tatouage. Il y avait deux inscriptions : "Ce qui nous perd" et "Toujours de l'avant". Perets gagna la sortie.
        Il franchit sur une planchette une norme flaque qui s'talait dans l'arrire-cour, contourna un tumulus de botes de conserves vides, se glissa  travers une fente de la palissade de planches et pntra dans l'immeuble de l'Administration par
     l'entre de service. Les couloirs taient sombres et froids, sentaient la poussire, le papier moisi, le tabac refroidi. Il n'y avait personne nulle part, aucun bruit ne filtrait  travers les portes revtues de moleskine. Perets gagna le premier
     tage par un troit escalier dpourvu de rampe et arriva  une porte surmonte d'une inscription o clignotaient les mots : "Lave-toi les mains avant le travail." Sur la porte se dtachait un grand "M" noir. Perets poussa le battant et fut quelque
     peu branl en dcouvrant qu'il tait arriv dans son bureau. C'est--dire, videmment, celui de Kim, le chef du groupe de la Protection scientifique, mais Perets y avait une table. La table tait maintenant  ct de la porte, prs du mur dcor de
     carreaux de faence, comme toujours  moiti recouverte par la "mercedes" sous sa housse, tandis que prs de la fentre aux vitres frachement laves se trouvait la table de Kim, lequel Kim tait dj au travail : assis, un peu vot, il considrait
     une rgle  calcul.
        - Je voulais me laver les mains..., dit Perets, dconcert.
        - Lave-toi, lave-toi, dit Kim en hochant la tte. Tu as un lavabo l. a va tre trs bien maintenant. Tout le monde va venir chez nous.
        Perets alla au lavabo et entreprit de se laver les mains. Il les lava  l'eau chaude et  l'eau froide, en utilisant deux sortes de savon et une pte  dgraisser spciale, les frotta avec de la filasse et avec des brosses de diverses durets.
     Puis il mit en marche le schoir lectrique et tint quelques instants ses mains roses et humides dans le hurlement du courant d'air chaud.
        - A quatre heures du matin, on a fait savoir  tout le monde que nous serions transfrs au premier tage, dit Kim. O tais-tu? Chez Alevtina?
        - Non, j'tais au bord de l'-pic, dit Perets en prenant place  sa table.
        La porte s'ouvrit, le Proconsul entra en coup de vent dans le local, agita sa serviette pour saluer et disparut en coulisse. On entendit grincer la porte de la cabine et le verrou claquer. Perets ta la housse de la "mercedes", resta un instant
     assis, immobile, puis alla  la fentre et l'ouvrit.
        On ne voyait pas la fort, mais elle tait prsente. Elle tait toujours prsente, mme si on ne pouvait la voir que du bord de l'-pic. Partout ailleurs dans l'Administration, il y avait toujours quelque chose qui la cachait. Elle tait cache
     par les btiments crme des ateliers de mcanique et par les trois tages du garage rserv aux vhicules personnels des employs. Elle tait cache par les tables de l'exploitation auxiliaire et par le linge pendu aux abords de la blanchisserie
     dont la scheuse tait perptuellement casse. Elle tait cache par le parc avec ses corbeilles de fleurs et ses pavillons, son mange et ses baigneuses de pltre couvertes d'inscriptions au crayon. Elle tait cache par les cottages et leurs
     vrandas garnies de lierre, par les croix de leurs antennes de tlvision. Et de l, de la fentre du premier tage, on ne voyait pas la fort  cause du haut mur de briques non achev mais dj trs haut que l'on tait en train d'difier autour du
     btiment bas du groupe de la Pntration du gnie. La fort n'tait visible que du bord de l'-pic. Mais l'homme qui n'avait de sa vie vu la fort, qui n'en avait jamais entendu parler, qui n'avait jamais pens  elle, qui ne la craignait pas et
     n'en rvait pas, mme cet homme pouvait facilement en deviner l'existence, du seul fait que l'Administration existait. Il y a longtemps que je pensais  la fort, que j'en parlais, que j'en rvais, mais je ne souponnais mme pas qu'elle pt exister
     en ralit. Et ce n'est pas en allant pour la premire fois au bord de l'-pic que j'ai acquis la certitude de son existence, mais en lisant sur une pancarte  l'entre l'inscription : "Administration des affaires de la fort". J'tais devant cette
     pancarte, ma valise  la main, couvert de poussire, dessch par la longue route, je la lisais et la relisais et sentais mes genoux trembler, car je savais maintenant que la fort existait, et que tout ce que je pensais auparavant n'tait que le
     jeu d'une imagination dbile, un ple mensonge souffreteux. La fort est, et cette immense btisse maussade a la charge de sa destine...
        - Kim, dit Perets, est-il possible que je parte sans avoir vu la fort? Je m'en vais demain.
        - Tu veux rellement y aller? demanda Kim distraitement.
        Les marais verts et brlants, les arbres craintifs et nerveux, les ondines  la surface de l'eau, qui se reposent sous la lune de leur activit mystrieuse des profondeurs, les aborignes nigmatiques et circonspects, les villages dserts...
        - Je ne sais pas, dit Perets.
        - Tu ne peux pas y aller, Pertchik. Seuls le peuvent les gens qui n'ont jamais pens  la fort. Qui s'en sont toujours moqus perdument. Mais elle est trop proche de ton coeur. Pour toi, la fort est dangereuse parce qu'elle te trahira.
        - Sans doute. Mais si je suis venu ici, c'est uniquement pour la voir.
        - Qu'as-tu besoin de vrits amres? Qu'en feras-tu? Et que feras-tu dans la fort? Pleurer sur un rve qui s'est transform en destin? Prier pour que tout soit autrement? Ou bien vas-tu entreprendre de transformer ce qui est en ce qui devrait
     tre?
        - Et pourquoi suis-je venu ici?
        - Pour tre sr. Tu ne comprends pas  quel point c'est important : tre sr. Les autres viennent pour tout autre chose. Pour trouver dans la fort des mtres cubes de bois. Ou pour trouver la bactrie de la vie. Ou pour crire une thse. Ou pour
     obtenir un laissez-passer, non pas pour aller dans la fort, mais  toutes fins utiles : a servira un jour ou l'autre et tout le monde n'en a pas. L'ide suprme, c'est de faire de la fort un parc luxueux, comme le sculpteur qui tire la statue du
     bloc de marbre. Pour ensuite tondre ce parc. Anne aprs anne. Ne pas le laisser redevenir fort.
        - Je voudrais partir, dit Perets. Je n'ai rien  faire ici. Il faut que quelqu'un parte - ou bien moi, ou bien vous tous.
        - Revenons aux multiplications, dit Kim. Perets s'assit  sa table, trouva une prise htivement installe et brancha la "mercedes".
        - Sept cent quatre-vingt-treize cinq cent vingt-deux par deux cent soixante-six zro onze...
        La "mercedes" se mit  cogner et  tressauter. Perets attendit qu'elle soit calme, et lut en bgayant la rponse.
        - Bon. Eteins, dit Kim. Maintenant divise-moi six cent quatre-vingt-dix-huit trois cent douze par dix quinze...
        Kim dictait les chiffres, Perets les composait, appuyait sur les touches ce multiplication et de division, additionnait, retranchait, extrayait des racines, et tout se passait comme d'habitude.
        - Douze par dix. Multiplication, dit Kim.
        - Un zro zro sept, dicta mcaniquement Perets.
        Puis il se reprit et dit :
        - Mais elle ment. a devrait faire cent vingt.
        - Je sais, je sais, fit impatiemment Kim. Un zro zro sept. Maintenant extrais-moi la racine carre de dix zro sept...
        - Tout de suite, dit Perets.
        Le verrou claqua  nouveau derrire la coulisse et le Proconsul apparut, rose, frais et satisfait. Il se lava les mains en fredonnant d'une voix agrable un AVE MARIA, puis profra :
        - C'est tout de mme un vritable prodige, cette fort, messieurs! Et dire que nous parlons d'elle ou crivons sur elle d'une manire aussi criminellement insuffisante! Et pourtant elle mrite qu'on crive sur elle. Elle ennoblit, elle veille
     les sentiments les plus levs. Elle contribue au progrs. Elle est elle-mme comme le symbole du progrs. Et nous ne parvenons pas  empcher la diffusion de fables, d'anecdotes, de rumeurs non qualifies. En fait, il n'y a pas de propagande de la
     fort. Tout ce qui se pense et qui se dit sur la fort!
        - Sept cent quatre-vingts multipli par quatre cent trente-deux, dit Kim.
        Le Proconsul haussa la voix. Celle-ci tait forte et bien pose : on n'entendit plus la "mercedes".
        - "Les arbres cachent la fort"... "Etre perdu dans la fort"... "Les brigands de la fort"... Voil ce que nous devons combattre! Voil ce que nous devons extirper! Vous, par exemple, monsieur Perets, pourquoi ne luttez-vous pas? Vous pourriez
     faire au club un expos circonstanci et judicieux sur la fort, et vous ne le faites pas. Il y a longtemps que je vous observe, que j'attends, mais en vain. Qu'y a-t-il?
        - C'est que je n'ai jamais t l-bas, dit Perets.
        - Pas grave. Moi non plus, je n'y suis jamais all, mais j'ai fait une confrence et  en juger par les chos que j'ai reus, c'tait une confrence trs utile. La question n'est pas de savoir si on a ou non t dans la fort, la question est de
     dpouiller les faits de leur gangue de mysticisme et de superstition, de mettre  nu la substance en arrachant les oripeaux dont elle a t affuble par les esprits mesquins et militaristes...
        - Deux fois huit divis par quarante-neuf moins sept fois sept, dit Kim.
        La "mercedes" se mit  l'oeuvre. Le Proconsul haussa  nouveau la voix.
        - Je l'ai fait en tant que philosophe de formation, vous pourriez le faire en tant que linguiste... Je vous donnerai les thses et vous les dvelopperez  la lumire des dernires acquisitions de la linguistique... Au fait, quel est votre sujet
     de thse?
        - C'est "Les particularits du style et de la rythmique de la prose fminine de la basse poque Heian, sur la base du " Makura-no sshi "." Je crains que...
        - Sen-sa-tion-nel! C'est prcisment ce qu'il nous faut. Vous soulignerez qu'il n'y a pas de marais et de fondrires, mais de merveilleuses boues curatives. Pas d'arbres sauteurs, mais le produit d'une science hautement volue. Pas d'indignes,
     pas de sauvages, mais une antique civilisation d'hommes fiers, libres, aux idaux levs, des hommes modestes et forts. Et pas d'ondines! Pas de brumes lilas, pas d'allusions brumeuses - pardonnez-moi ce calembour malheureux... Ce sera sensationnel,
     MEIN HERR Perets, fabuleux. Et c'est trs bien que vous connaissiez la fort, que vous puissiez faire part de vos impressions personnelles. Ma confrence tant bonne aussi, mais, j'en ai peur, quelque peu fastidieuse. Comme matriau de base, j'ai
     utilis les protocoles des runions. Mais vous, en tant qu'explorateur de la fort...
        - Je ne suis pas explorateur de la fort, tenta de plaider Perets. On ne me laisse pas y aller. Je ne connais pas la fort.
        Le Proconsul hocha distraitement la tte et nota rapidement quelque chose sur sa manchette.
        - Oui. Oui, oui. C'est malheureusement l'amre vrit. Malheureusement, cela se trouve encore chez nous - formalisme, bureaucratisme, approche euristique de la personnalit... Vous pouvez aussi parler de cela entre autres. Vous pouvez, vous
     pouvez, tout le monde en parle. Moi j'essaierai de rgler votre intervention avec la direction. Je suis terriblement content, Perets, que vous preniez enfin part  notre travail. Il y a longtemps que je vous suis de trs prs... Voil, je vous ai
     inscrit pour la semaine prochaine.
        Perets arrta la "mercedes".
        - Je ne serai pas l la semaine prochaine. Mon visa vient  expiration, et je pars. Demain.
        - Nous arrangerons a d'une manire ou d'une autre. J'irai voir le Directeur, il est lui-mme membre du club, il comprendra. Considrez que vous avez une semaine de plus.
        - Il ne faut pas, dit Perets. i1 ne faut pas! Le Proconsul le regarda droit dans les yeux :
        - Il faut! Vous le savez trs bien, Perets, il faut! Au revoir. Il porta deux doigts  la hauteur de sa tempe et s'loigna en agitant sa serviette.
        - Une vritable toile d'araigne, dit Perets. Que suis-je pour eux? Une mouche? Le manager ne voulait pas que je m'en aille. Alevtina ne veut pas, et maintenant celui-l...
        - Moi non plus je ne veux pas que tu partes, dit Kim.
        - Mais je ne peux plus rester ici!
        - Sept cent quatre-vingt-dix-sept multipli par quatre cent trente-deux...
        "De toute faon je partirai, se disait Perets en appuyant sur les touches. Vous ne le voulez pas, mais je partirai. Je ne jouerai pas au ping-pong avec vous, je ne jouerai pas aux checs avec vous, je ne veux pas dormir et prendre du th et de la
     confiture avec vous, je ne veux plus chanter de chansons pour vous, compter sur la "mercedes" pour vous, dbrouiller vos discussions et maintenant faire des confrences que de toute faon vous ne comprendrez pas. Et je ne veux pas penser pour vous,
     faites-le vous-mmes, moi je m'en vais. Je pars, je pars. De toute faon, vous ne comprendrez jamais que penser ce n'est pas une distraction mais une ncessit..."
        Au-dehors, derrire le mur en construction, on entendait les cognements sourds d'un mouton, le bruit des marteaux pneumatiques, le fracas des briques qui se dversaient. Sur le mur taient assis cte  cte quatre ouvriers en casquette, torse nu,
     qui fumaient. Puis ce fut sous la fentre mme le vrombissement et la ptarade d'un moteur de moto.
        - Quelqu'un qui vient de la fort, commenta Kim. Dpche-toi de me multiplier soixante par soixante.
        La porte s'ouvrit violemment et un homme fit irruption dans la pice. Il portait une combinaison dont le capuchon dboutonn ballottait sur sa poitrine par-dessus le cordon de l'metteur. Des bottes jusqu' la ceinture, la combinaison tait
     couverte d'aiguilles de jeunes pousses d'un rose ple et autour de la jambe droite s'enroulait le fouet orange d'une liane d'une longueur dmesure qui tranait par terre. La liane continuait  se tortiller, et Perets eut l'impression d'tre en
     prsence d'un tentacule projet par la fort elle-mme, qui, bientt se tendrait et qui entranerait l'homme sur le chemin inverse,  travers les couloirs de l'Administration, en bas de l'escalier, lui ferait longer le mur, le rfectoire, les
     ateliers, l'attirerait encore plus bas, dans la rue poussireuse,  travers le parc, ses statues et ses pavillons, vers le dbut de la corniche, vers les portes, mais il passerait  ct des portes et serait entran plus bas, vers l'-pic...
        L'homme portait des lunettes de moto, son visage tait couvert d'une paisse couche de poussire, et Perets ne reconnut pas tout de suite en lui Stoan Stoanov, de la station biologique. Il tenait  la main un gros sac en papier. Il fit quelques
     pas sur le sol revtu d'une mosaque qui reprsentait une femme sous la douche et s'arrta devant Kim, tenant le sac en papier cach derrire son dos et faisant d'tranges mouvements avec sa tte, comme s'il avait eu des dmangeaisons dans le cou.
        - Kim, dit-il, c'est moi.
        Kim ne rpondit pas. On entendait sa plume qui grattait et dchirait le papier.
        - Kimouchka, reprit Stoan d'une voix implorante, je t'en supplie.
        - Fous le camp, dit Kim. Maniaque.
        - C'est la dernire fois, dit Stoan. La dernire des dernires.
        Il eut un nouveau mouvement de tte et Perets aperut sur son cou maigre  la peau rase, dans le petit creux sous la nuque, une courte pousse rostre, fine, aigu, qui s'enroulait en spirale, comme tremblant d'une sorte d'avidit.
        - Tu n'as qu' dire que c'est  cause de Stoan, un point c'est tout. Si on t'invite au cinma, dis que tu as un travail urgent  terminer ce soir. Si c'est pour le th, dis par exemple que tu viens de le prendre. Si on t'invite  boire du vin,
     refuse aussi. Hein? Kimouchka! La dernire des dernires des dernires!
        - Qu'est-ce que tu as  rentrer la tte dans les paules comme a? demanda mchamment Kim. Allons, tourne-toi.
        - a te reprend? demanda Stoan en se tournant. Ce n'est pas grave. Tu n'as qu' transmettre, tout le reste est sans importance.
        Pench par-dessus la table, Kim s'affairait sur le cou de Stoan, pressait et massait, les coudes carts, en grinant des dents d'un air dgot et marmonnant des jurons. La tte baisse, le cou offert, Stoan dansait patiemment d'un pied sur
     l'autre.
        - Salut, Pertchik, dit-il. Il y a longtemps que je ne t'avais pas vu. Qu'est-ce que tu fais ici? J'ai encore apport quelque chose que tu pourras... Pour la dernire fois...
        Il dplia le papier et montra  Perets un petit bouquet de fleurs sauvages d'un vert vnneux.
        - Et elles sentent! Comment qu'elles sentent!
        - Mais arrte de remuer, lui cria Kim. Reste tranquille! Maniaque, chiffe!
        - Maniaque, chiffe, soit! approuva avec enthousiasme Stoan. Pour la dernire fois, la dernire des dernires.
        Les pousses ross sur sa combinaison commenaient  se faner, se ridaient et tombaient  terre, sur le visage de brique de la femme sous la douche.
        - C'est fini, dit Kim. Dcampe!
        Il se dtacha de Stoan et jeta dans le seau  ordures une chose sanglante,  demi vivante, qui continuait  se tordre.
        - Je lve le camp, dit Stoan. Tout de suite. Tu sais, Rita a encore fait des siennes, et j'ai un peu peur de quitter la station biologique. Pertchik, tu devrais venir chez nous, tu leur parlerais...
        - Et puis quoi encore! dit Kim. Perets n'a rien  faire l-bas.
        - Comment, rien? s'cria Stoan. Quentin fond  vue d'oeil. Ecoute-moi : il y a une semaine, Rita s'est enfuie, bon, on n'y peut rien... Mais cette nuit elle est revenue trempe, blanche, glace. Un garde a voulu s'y frotter, elle lui a fait
     quelque chose, on ne sait pas quoi, et maintenant il se trane comme un perdu. Et tout le lotissement exprimental est envahi par l'herbe.
        - Et alors? demanda Kim.
        - Quentin a pleur toute la matine...
        - Tout a je le sais, l'interrompit Kim. Mais je ne comprends pas ce que Perets a  faire l-dedans.
        - Comment a, ce qu'il a  faire? Qu'est-ce que tu racontes? Qui y a-t-il  part Perets? Pas moi, non? Pas toi, non plus... Et on ne va pas faire appel  Domarochinier, a Claude-Octave, tout de mme!
        Kim frappa la table de sa main :
        - a suffit! Va travailler et que je ne te voie plus ici pendant les heures de service. Ne me pousse pas  bout.
        - C'est fini, se hta de dire Stoan. C'est fini. Je m'en vais. Mais tu transmettras?
        Il posa le bouquet sur la table et s'enfuit en criant : "Le cloaque est encore en travail..."
        Kim prit un balai et poussa les dbris dans un coin.
        - Un imbcile sans cervelle, commenta-t-il. Et cette Rita... Recompte tout encore une fois. a les dmolira, cet amour...
        Sous la fentre, l'irritante ptarade de la moto s'leva  nouveau, puis tout redevint silencieux  l'exception des coups sourds du mouton derrire le mur.
        - Que faisais-tu ce matin au bord de l'-pic, Perets? demanda Kim.
        - Je voulais voir le Directeur. On m'a dit qu'il faisait parfois sa gymnastique l-bas. Je voulais lui demander de m'envoyer dans la fort, mais il n'est pas venu. Tu sais, Kim, je crois que tout le monde ment ici. J'ai parfois mme l'impression
     que toi aussi tu mens.
        - Le Directeur, nona pensivement Kim. C'est peut-tre une ide. Tu es quelqu'un de courageux...
        - De toute faon je n'en vais demain. Touzik m'emmnera, il l'a promis. Dis-toi bien que demain je ne serai plus l.
        - Je ne m'attendais pas  a, poursuivit Kim sans couter. Trs courageux... On pourrait peut-tre t'envoyer l-bas, que tu te rendes compte?



                                                                                                                               II


        Perets s'veilla au contact de doigts froids sur son paule nue. Il ouvrit les yeux et aperut au-dessus de lui un homme en sous-vtements. Il n'y avait pas de lumire dans la pice, mais l'homme tait clair par un rayon de lune et l'on voyait
     son visage blanc et ses yeux exorbits.
        - Qu'est-ce que vous voulez? demanda Perets en un murmure.
        - Il faut vacuer, rpondit l'homme,  voix basse lui aussi.
        "Ah! c'est le commandant", se dit avec soulagement Perets.
        - Evacuer, pourquoi? demanda-t-il en se soulevant sur un coude. Evacuer quoi?
        - L'htel est complet. Vous devez vacuer les lieux.
        Perets fit le tour de la pice d'un regard dsempar. Tout tait comme avant, comme avant les trois autres lits taient vides.
        - Inutile d'inspecter, fit le commandant. Nous savons ce qu'il y a  voir. De toute faon, il faut changer votre literie pour la donner  nettoyer. Vous ne le ferez pas de vous-mme, vous n'avez pas reu l'ducation adquate...
        Perets comprit : le commandant avait peur, et il le prenait de haut pour se donner de l'assurance. Il tait dans un tat tel qu'un simple contact et suffi pour qu'il se mette  hurler,  glapir,  entrer en transes,  briser la fentre pour
     appeler au secours.
        - Allons, allons, la literie, on vous dit, fit le commandant, saisi d'une sorte de terrible impatience, en arrachant l'oreiller de sous la tte de Perets.
        - Enfin quoi, articula Perets, il faut absolument maintenant, en pleine nuit?
        - C'est l'heure.
        - Seigneur! vous n'avez pas toute votre tte  vous. Bon, d'accord... Prenez les draps, je m'en passerai, je n'avais plus que cette nuit  passer de toute faon.
        Il se leva et, pieds nus sur le sol froid, entreprit de retirer la housse de l'oreiller. Le commandant, comme fig sur place, suivait ses mouvements de ses yeux exorbits. Ses lvres tremblaient.
        - Rparations, lcha-t-il enfin. Il est temps de faire des rparations. La tapisserie est toute dchire, le plafond fissur, le planchiage  refaire...
        Sa voix s'affermit :
        - Donc, vous devez de toute faon vacuer. Les rparations vont commencer incessamment.
        - Les rparations?
        - Les rparations. Vous avez vu l'tat de la tapisserie? Les ouvriers arrivent.
        - Maintenant? Tout de suite?
        - Maintenant. Tout de suite. Il est impensable d'attendre plus longtemps. Le plafond est compltement fissur. Il n'y a qu' voir.
        Perets se sentit soudain glac. Il abandonna la housse et saisit son pantalon.
        - Quelle heure est-il? demanda-t-il.
        - Minuit pass, rpondit le commandant en baissant la voix et jetant un regard circonspect autour de lui.
        - Et o vais-je aller? dit Perets, enfilant une jambe de son pantalon, en quilibre sur un pied. Vous n'avez qu' me mettre ailleurs, dans une autre chambre...
        - Tout est complet. Et l o ce n'est pas complet, c'est en rparations.
        - Chez le veilleur, alors...
        - C'est complet.
        Perets fixa tristement la lune.
        - Dans le dbarras, alors. Dans le dbarras, dans la lingerie, dans le poste d'lectricit. Il ne me reste plus que six heures  dormir. A moins que vous ne puissiez trouver  me loger chez vous, d'une manire ou d'une autre...
        Le commandant s'agita soudain  travers la pice. Il courait d'un lit  l'autre, nu-pieds, blme, effrayant comme une apparition. Enfin, il s'arrta et profra d'une voix geignarde :
        - Mais enfin quoi? Je suis un homme civilis, j'ai fait deux instituts, je ne suis pas un quelconque indigne... Je comprends tout! Mais c'est impossible, vous comprenez! Absolument impossible! (Il bondit vers Perets et lui murmura  l'oreille :)
     Votre visa est arriv  expiration. Il y a dj vingtsept minutes qu'il est expir, et vous tes toujours l! Vous ne devez pas tre l. Je vous en supplie... (Il se laissa lourdement tomber sur les genoux et alla chercher sous le lit les
     chaussettes et les chaussures de Perets.) Je me suis rveill en nage  minuit moins cinq. Bon, je crois que c'est tout. Ma fin est venue. Je suis parti comme j'ai t. Je ne me souviens de rien. Des nuages dans les rues, des clous aux pieds... Et
     ma femme qui doit accoucher... Habillez-vous, habillez-vous, je vous en prie...
        Perets s'habilla  la hte. Il comprenait mal. Le commandant n'arrtait pas de courir entre les lits, pitinait les carrs de lune, jetait des regards dans le couloir, se penchait  la fentre et murmurait :
        "Mon Dieu, enfin..."
        - Je peux au moins vous laisser ma valise? demanda Perets.
        Le commandant eut un claquement de mchoires.
        - En aucun cas! Vous voulez me perdre... Il faut tre sans coeur! Mon Dieu, mon Dieu...
        Perets ramassa ses livres, ferma non sans peine sa valise, prit son manteau sur le bras et demanda :
        - Et maintenant o vais-je aller?
        Le commandant ne rpondit pas. Il attendait, trpignant d'impatience Perets prit sa valise et gagna la rue par l'escalier sombre et silencieux. Il s'arrta sur le perron et, tentant de calmer son tremblement, couta un moment la voix du
     commandant qui expliquait au veilleur ensommeill : "... Il va vouloir rentrer. Il ne faut pas le laisser faire! Son... (sinistre murmure confus) Compris? Tu rponds..." Perets s'assit sur sa valise et tendit son manteau sur ses genoux.
        - Non, je vous en prie, fit la voix du comman dant derrire lui. Je vous demande de quitter le perron. Je vous demande d'vacuer compltement le territoire de l'htel.
        Il fallut partir. Perets posa sa valise sur la chausse. Le commandant pitina encore un peu en grommelant : < Je vous en prie instamment... ma femme... sans excs d'aucune sorte... les consquences... impossible..." Puis il partit en frlant le
     mur, silhouette blanche dans ses sous-vtements. Perets vit les fentres noires des cottages, les fentres noires de l'Administration, les fentres noires de l'htel. Nulle part il n'y avait de lumire, les ampoules des rues elles-mmes taient
     teintes. Il n'y avait que la lune, ronde, brillante et mchante.
        Et soudain il dcouvrit qu'il tait seul. Personne auprs de lui. Autour, les gens dorment, et ils m'aiment tous, je le sais, je m'en suis souvent aperu. Et pourtant je suis seul, comme s'ils taient tous morts d'un coup ou subitement devenus
     mes ennemis... Et le commandant est un brave monstre d'homme afflig de la maladie de Basedow, un malchanceux qui s'est coll  moi du premier jour qu'il m'a vu. Nous avons jou du piano  quatre mains et avons parl, et j'tais le seul avec qui il
     osait parler, avec qui il se sentait un homme  part entire, et pas le pre de sept enfants. Et Kim. Il est revenu de la chancellerie avec une norme liasse de dnonciations. Quatre-vingt-douze dnonciations me concernant, toutes crites de la mme
     main et signes de noms diffrents. Comme quoi je volais  la poste la cire  cacheter de l'Etat, j'avais amen dans ma valise une matresse mineure que je cachais dans le sous-sol de la boulangerie, et bien d'autres choses encore... Et Kim avait lu
     ces dnonciations, en avait jet certaines au panier et avait mis les autres de ct en marmonnant : "a, c'est  creuser." Et c'tait inattendu et effrayant, insens et repoussant... Les regards furtifs qu'il me jetait, et ses yeux qu'il dtournait
     aussitt...
        Perets se leva, prit sa valise et partit  l'aventure, l o le mnerait son inspiration. Mais son inspiration ne le conduisait nulle part. Il tituba, ternua de poussire et sans doute tomba  plusieurs reprises. La valise tait incroyablement
     lourde, comme impossible  diriger. Elle se frottait  la jambe comme un fardeau, puis s'envolait pesamment et resurgissait des tnbres pour venir battre le genou. Dans une sombre alle du parc o ne brillait aucune lumire et o seules les statues
     aussi incertaines que le commandant apportaient une vague blancheur, la valise s'aggrippa soudain au pantalon par une de ses boucles qui s'tait dtache et Perets, en dsespoir de cause, l'abandonna. L'heure du dsespoir tait venue. Aveugl par
     les larmes, Perets se fraya un chemin  travers les haies sches et bardes de piquants poussireux, franchit quelques marches, tomba lourdement sur le dos et,  bout de forces, tremblant de douleur et de compassion, se laissa tomber  genoux au
     bord de l'-pic.
        Mais la fort demeurait indiffrente. Si indiffrente qu'elle ne se laissait mme pas voir. Sous l'-pic, tout tait sombre et ce n'tait qu' l'horizon que l'on voyait apparatre quelque chose de gris et d'informe, vaste et stratifi qui luisait
     mollement sous la lune.
        - Rveille-toi, implora Perets. Regarde-moi maintenant que nous sommes seuls, n'aie pas peur, ils sont tous endormis. Tu n'as vraiment jamais eu besoin d'aucun d'entre nous? Ou peut-tre tu ne comprends pas ce que a veut dire, besoin? C'est
     quand on ne peut pas se passer... c'est quand on pense tout le temps ... C'est quand toute la vie se tend vers... Je ne sais pas qui tu es. Et mme ceux qui sont absolument persuads de le savoir ne le savent pas. Tu es ce que tu es, mais je peux
     esprer que tu es telle que toute ma vie j'ai voulu te voir : bonne et intelligente, indulgente et comprhensive, attentive et peut-tre mme reconnaissante. Nous avons perdu tout cela, nous n'avons plus assez de force ni de temps, nous ne faisons
     qu'riger des monuments toujours plus grands, toujours plus hauts, toujours moins chers, mais nous souvenir, nous souvenir nous ne pouvons plus. Mais toi, tu es diffrente, et c'est pourquoi je suis venu  toi de loin, sans mme croire  ton
     existence. Et se pourrait-il que tu n'aies pas besoin de moi? Non, je vais te dire la vrit. J'ai peur de ne pas avoir non plus besoin de toi. Nous nous sommes aperus, mais nous ne sommes pas devenus plus proches, et il ne devait pas en tre
     ainsi. Peut-tre parce qu'ils sont entre nous? Ils sont nombreux, je suis seul, mais je suis l'un d'eux et tu ne peux videmment pas me distinguer dans la foule, et je ne vaux peut-tre pas la peine d'tre distingu. J'ai peut-tre moi-mme imagin
     les qualits humaines qui devaient te plaire, mais te plaire  toi telle que je t'ai imagine et non  toi telle que tu es...
        Des flocons de lumire blancs et brillants se levrent  l'horizon, s'tendirent et tout d'un coup,  droite sous la falaise, sons le rocher en surplomb, des faisceaux de projecteurs se dchanrent pour fouiller le ciel, pour se perdre dans les
     couches de brouillard. Les flocons lu lumineux  l'horizon s'tirrent, se gonflrent, devinrent des nuages blanchtres et s'teignirent. Quelques instants plus tard, les projecteurs s'teignirent aussi.
        - Ils ont peur, dit Perets. Moi aussi, j'ai peur. Pas seulement peur de toi, mais aussi peur pour toi. Tu ne les connais pas encore. D'ailleurs, je les connais aussi trs mal. Je sais seulement qu'ils sont capables de tous les excs, du plus
     extrme dans l'aveuglement comme dans la sagesse, dans la frocit comme dans la piti, dans le dchanement comme dans la retenue. II ne leur manque qu'une chose : la comprhension. Ils ont toujours remplac la comprhension par des succdans -
     foi, athisme, indiffrence, mpris. Ce qui est toujours apparu tre le plus simple. Plus simple de croire que de comprendre. Plus simple d'tre dsabus que de comprendre. Entre autres choses, je m'en vais demain, mais cela ne veut encore rien
     dire. Ici je ne peux pas t'aider, tout est trop rsistant, trop en place. Ici je suis trop visiblement dplac, tranger. Mais je trouverai le point d'application des forces, ne t'inquite pas. C'est vrai, ils peuvent te souiller irrversiblement,
     mais cela aussi prend du temps, et beaucoup : il leur faut trouver le moyen le plus efficace, le plus conomique, et sur tout le plus simple. Nous nous battrons encore, s'il y a de quoi se battre... Au revoir.
        Perets se leva et s'avana tout droit  travers les buissons, dans le parc, dans l'alle. Il tenta de retrouver sa valise mais ne la retrouva pas. Il revint alors dans la grand-rue, vide et claire par la seule lune. Il tait plus d'une heure du
     matin quand il s'arrta devant la porte obligeamment ouverte de la bibliothque de l'Administration. Les fentres taient tendues de stores lourds, mais l'intrieur tait brillamment claire, comme une salle de bal. Le parquet se craquelait et
     grinait dsesprment, et autour taient les livres. Les rayonnages ployaient sous les livres, les livres taient entasss sur les tables et dans les coins, et  part Perets et les livres il n'y avait pas dans la bibliothque me qui vive.
        Perets se laissa tomber dans un grand vieux fauteuil, tendit les jambes, se renversa en arrire et posa tranquillement ses bras sur les accoudoirs.
        Alors, qu'est-ce que vous faites l? dit-il aux livres. Fainants! C'est pour a qu'on vous a crits? Parlez-moi, racontez-moi les semailles. Combien a-t-on sem? Combien de sage, de bon, d'ternel? Et quelles sont les prvisions pour la rcolte?
     Et surtout, quelles pousses lveront? Vous vous taisez... Toi, l, comment dj... Oui, oui, toi en deux tomes. Combien d'hommes t'ont lu? Et combien t'ont compris? Je t'aime beaucoup, anctre, tu es un bon et honnte camarade. Tu n'as jamais cri,
     tu ne t'es jamais vant, jamais frapp la poitrine. Bon et honnte. Et ceux qui te lisent deviennent aussi bons et honntes. Ne serait-ce que pour un temps. Mme malgr eux. Mais tu sais, il y en a qui pensent que pour avancer, la bont et
     l'honntet ne sont pas tellement ncessaires. Que pour a il faut des jambes. Et des souliers. Mme des pieds sales et des souliers non cirs. Le progrs peut tre compltement indiffrent aux notions de bont et de droiture, comme il l'a fait
     jusqu' maintenant. L'Administration, par exemple, n'a pas besoin, pour fonctionner correctement, de bont ou d'honntet. C'est agrable, souhaitable, mais absolument pas ncessaire. Comme le latin pour un nageur. Les biceps pour un comptable.
     Comme le respect de la femme pour Domarochinier... Mais tout dpend de ce que l'on appelle progrs. On peut l'envisager sous l'angle des "Oui mais" bien connus : alcoolique, soit, oui mais quel spcialiste! Dbauch, oui mais quel propagandiste!
     Voleur, disons profiteur, oui mais quel administrateur! Meurtrier, oui mais quelle discipline et quelle abngation... Mais on peut aussi concevoir le progrs comme transformation de tous dans le sens de la bont et de l'honntet. Et alors nous
     verrons peut-tre un temps o l'on dira : c'est un spcialiste, bien sr, il s'y connat, mais c'est un sale type, il faut le chasser... Ecoutez, livres, savez-vous que vous tes plus nombreux que les humains? Si tous les hommes disparaissaient,
     vous pourriez peupler la terre et vous seriez alors comme les hommes. Il y en a parmi vous de bons et honntes, des sages, des savants, mais aussi des cervelles d'oiseau, des sceptiques, des schizophrnes, des meurtriers, des suborneurs, des
     enfants, des prdicateurs moroses, des imbciles contents d'eux-mmes, et des braillards enrous aux yeux injects. Et vous ne sauriez pas pourquoi vous tes l. Au fait,  quoi servez-vous? Vous tes nombreux  offrir la connaissance, mais  quoi
     sert la connaissance dans la fort? La connaissance n'a rien  voir avec la fort. C'est comme si on prenait soin d'inculquer  un futur btisseur de cits radieuses l'art des fortifications : quels que soient ses efforts par la suite pour
     construire un stade ou une maison de repos, il n'arriverait jamais  construire qu'une redoute maussade barde de flches, d'escarpes et de contrescarpes. Ce que vous avez donn aux gens qui sont alls dans la fort, ce n'est pas la connaissance,
     mais des prjugs... Il y en a d'autres parmi vous qui inspirent le scepticisme et le dcouragement. Et ceci non pas en raison de leur noirceur ou de leur cruaut, ni parce qu'ils proposent l'abandon de toute esprance, mais parce qu'ils mentent. Il
     y a des mensonges radieux, pleins de sifflotements allgres et de chansons entranantes, des mensonges geignards qui tentent en gmissant de se justifier. Ma s ce sont toujours des mensonges. Etrangement, ce n'est jamais ces livres que l'on brle,
     que l'on retire des bibliothques. Jamais encore dans toute l'histoire de l'humanit le mensonge n'a t jet au feu. Ou alors par accident, parce qu'on n'avait pas compris ou qu'on avait cru. Dans la fort aussi ils sont inutiles. Ils ne sont
     utiles nulle part. C'est sans doute prcisment pour cela qu'il y en a tant... enfin pas pour cela mais parce qu'on les aime... Les tnbres des vrits amres sont plus chres  notre coeur... Quoi? Qui est-ce qui parle ici? Ah, c'est moi... Donc
     je disais qu'il y a aussi des livres... quoi?
        - Silence, il n'a qu' dormir...
        - Il aurait bu un coup, au lieu de dormir...
        - Mais arrte ton chahut... Ah, mais c'est Perets.
        - Et aprs? Occupe-toi plutt de toi...
        - Personne pour s'occuper de lui, le pauvre...
        - Je ne suis pas un pauvre, marmonna Perets.
        Et il se rveilla.
        En face de lui, un escabeau de bibliothque tait plac devant les rayonnages. Alevtina, du laboratoire de photo, se trouvait sur la plus haute marche. Touzik, le chauffeur, maintenait l'chelle de ses bras tatous et regardait vers le haut.
        - Il est toujours comme a un peu perdu, disait Alevtina en considrant Perets. Et il n'a pas dn, videmment. Il faudrait le rveiller, qu'il boive au moins un peu de vodka... Je me demande ce que des gens comme lui peuvent rver?
        - Moi, ce que je vois, je le rve pas, fit Touzik, les yeux levs.
        - Tu vois quelque chose de nouveau? Que tu n'avais jamais vu avant? demanda Alevtina.
        - Non, dit Touzik. On peut pas dire que ce soit particulirement neuf, mais c'est comme au cinma : on peut le voir vingt fois, et c'est toujours avec plaisir.
        Sur la troisime marche de l'escabeau se trouvait un norme CHTROUTSEL coup en tranches, sur la quatrime des concombres et des oranges peles, et sur la cinquime une bouteille  moiti vide flanque d'un pot  crayons en matire plastique.
        - Regarde tant que tu veux, mais tiens bien l'chelle, fit Alevtina, qui se mit en devoir d'extraire des rayons suprieurs d'paisses revues et des dossiers aux couvertures dfrachies. Elle souffla pour enlever la poussire, fit une grimace,
     tourna quelques pages, mit  part quelques chemises et remit les autres  leur place. Le chauffeur Touzik renifla bruyamment.
        - Il te faut aussi ceux de l'avant-dernire anne? demanda Alevtina.
        - Il me faut une chose, fit Touzik, nigmatique. Je vais rveiller Perets, maintenant.
        - Ne t'en va pas de l'chelle, dit Alevtina.
        - Je ne dors pas, intervint Perets. Il y a longtemps que je vous regarde.
        - De l-bas on ne voit rien, dit Touzik. Venez ici, PAN Perets : ici il y a tout : des femmes, du vin et des fruits...
        Perets se leva en boitillant sur sa jambe ankylose, s'approcha de l'escabeau et se versa  boire.
        - Qu'est-ce que vous avez rv, Pertchik? demanda Alevtina du haut de l'chelle.
        Perets leva machinalement la tte, et baissa aussitt les yeux.
        - Ce que j'ai rv? Des btises... Je parlais avec les livres.
        Il avala le contenu du gobelet et prit un quartier d'orange.
        - Tenez a une seconds, PAN Perets, dit Touzik. J'ai soif moi aussi.
        - Alors tu veux ceux de l'avant-dernire anne? demanda Alevtina.
        - Evidemment! (Touzik versa le liquide dans le gobelet et choisit un concombre.) L'avant-dernire, et l'avant-avant-dernire. J'en ai toujours besoin. a a toujours t comme a, et je ne peux pas vivre sans a. Et personne ne peut vivre sans a.
     Il y en a qui ont besoin de plus, d'autres de moins... Je le dis toujours : vous pouvez toujours me faire la leon, je suis comme a. (Touzik but avec une satisfaction manifeste et mordit dans le concombre craquant.) Et on peut pas vivre comme je
     vis ici. J'en supporterai encore un peu, puis je prendrai la voiture et j'irai me chercher une ondine dans la fort...
        Perets tenait l'chelle et s'efforait de penser au lendemain, mais Touzik, assis sur la premire marche de l'escabeau, avait entrepris de raconter comment, dans sa jeunesse, lui et des amis avaient surpris un couple en banlieue, avaient ross et
     chass le galant, et avaient ensuite essay de se servir de la femme. Il faisait froid, humide, et  cause de leur extrme jeunesse  tous, personne n'tait arriv  rien. La femme pleurait, avait peur, et l'un aprs l'autre les amis de Touzik
     avaient abandonn, et seul lui, Touzik, avait continu  s'accrocher  la femme dans l'arrire-cour bourbeuse, l'empoignant, jurant, croyant toujours que a allait y tre, mais sans rsultat, jusqu'au moment o il l'avait emmene chez elle, dans sa
     propre maison, l'avait serre contre la rampe de fer de l'escalier sombre et avait enfin eu ce qu'il voulait. Raconte par Touzik, l'histoire tait follement passionnante et drle.
        - C'est pour a que les petites ondines ne risquent pas de m'chapper, dit Touzik. Je laisse jamais tomber, et c'est pas l que je vais commencer. Chez moi, pas de fraude sur la marchandise : le dedans vaut le dehors.
        Il avait un beau visage hl, d'pais sourcils, le regard vif et une dentition remarquable. Il ressemblait normment  un Italien. Mais il sentait des pieds.
        - Mais qu'est-ce qu'ils fabriquent, qu'est-ce qu'ils fabriquent, disait Alevtina. Tous les dossiers sont mlangs. Tiens, prends toujours ceux-l en attendant.
        Elle se pencha et fit passer  Touzik une pile de dossiers et de revues. Celui-ci prit le tas, lut mentalement quelques pages en remuant les lvres, compta les dossiers et dit :
        - Il m'en faut encore deux.
        Perets tenait toujours l'chelle, le regard fix sur ses poings serrs. Demain  cette heure je ne serai plus l, se disait-il. Je serai assis dans la cabine  ct de Touzik, il fera chaud, le mtal commencera  peine  refroidir. Touzik
     allumera les phares, s'installera confortablement, le coude gauche appuy contre la portire et commencera  parler de la politique mondiale. Je ne le laisserai plus parler de rien d'autre II pourra s'arrter  chaque buvette, prendre en route qui
     il voudra, il pourra mme faire un dtour pour ramener  quelqu'un une batteuse de l'atelier de rparations. Mais je ne le laisserai parler que de politique mondiale. Ou bien je l'interrogerai sur les diffrents types d'automobiles. Sur les taux de
     consommation en carburant, sur les pannes, sur les meurtres d'inspecteurs vreux. Il raconte bien, et on ne sait jamais s'il ment ou s'il dit la vrit...
        Touzik avala une nouvelle rasade de liquide, clappa les lvres, jeta un regard sur les jambes d'Alevtina et entreprit de poursuivre son rcit en le ponctuant de trpignements, de gestes expressifs et d'clats de rire joyeux. S'attachant
     scrupuleusement  la chronologie, il raconta l'histoire de sa vie sexuelle d'anne en anne, mois aprs mois. La cuisinire du camp de concentration o il avait t enferm pour avoir vol du papier au temps de la pnurie (la cuisinire rptait
     toujours : "Fais attention, Touzik, ne me joue pas de tour!..."), la fille d'un dtenu politique dans ce mme camp (elle ne se souciait pas de savoir avec qui elle allait, elle tait persuade que de toute faon elle finirait au crmatoire), la
     femme d'un marin dans une ville portuaire, qui tentait ainsi de se venger des trahisons incessantes de son taureau de mari. Il y avait aussi une riche veuve que Touzik avait fini par fuir une nuit, en caleon, parce qu'elle voulait mettre le grappin
     sur le pauvre Touzik et lui faire faire le trafic de narcotiques et de prparations mdicales douteuses. Et les femmes qu'il transportait quand il tait chauffeur de taxi : elles le payaient avec l'argent du client, puis,  la fin de la nuit, en
     nature. ("... Alors je lui dis : mais enfin, et  moi, qui va y penser? Toi tu en as dj eu quatre, et moi pas une...") Puis sa femme, une fillette d'une quinzaine d'annes, qu'il avait pouse par autorisation spciale des autorits : elle lui
     avait donn des jumeaux et avait fini par le quitter quand il avait essay de la prter  des amis en change de leurs matresses. Des femmes... des filles... des harpies... des salopes... des tranes...
        - C'est pour a que je suis pas du tout un dprav, conclut-il. Je suis simplement un homme qui a du temprament, et pas une espce de dbile impuissant.
        Il finit son alcool, ramassa les dossiers et partit sans prendre cong en sifflotant et en faisant grincer le parquet, curieusement vot, soudain semblable  une araigne ou  un homme des cavernes. Perets, accabl, le suivait encore des yeux
     quand Alevtina lui dit :
        - Donnez-moi la main, Pertchik.
        Elle s'assit sur la dernire marche, posa les mains sur ses paules et se laissa tomber avec un petit cri. Il l'attrapa sous les aisselles et la posa  terre, et ils demeurrent un instant tout proches l'un de l'autre, visage contre visage. Elle
     avait gard les mains poses sur ses paules, et il la tenait toujours sous les aisselles.
        - On m'a chass de l'htel, dit-il.
        - Je sais, dit-elle. Allons chez moi, si vous voulez?
        Elle tait bonne et tide, et elle affrontait tranquillement son regard, mais sans aucune assurance particulire. En la regardant, on pouvait se reprsenter bien des images de bont, de chaleur, de douceur, et Perets passa avidement en revue
     toutes ces images les unes aprs les autres, essaya de se voir tout contre elle, mais comprit tout d'un coup qu'il ne pouvait pas :  sa place il voyait Touzik, un Touzik beau, arrogant, aux gestes srs, et qui sentait des pieds.
        - Non, merci, dit-il en retirant ses mains... Je m'arrangerai comme a.
        Elle se dtourna immdiatement et entreprit de rassembler dans un papier journal les restes de nourriture.
        - Et pourquoi "comme a"? dit-elle. Je peux vous donner le divan. Vous dormirez jusqu'au matin, puis on vous trouvera une chambre. Vous ne pouvez pas passer toutes les nuits dans la bibliothque..
        - Merci. Mais demain je m'en vais. Elle le regarda avec tonnement.
        - Vous partez? Dans la fort?
        - Non, chez moi.
        - Chez vous... (Elle enveloppa lentement les restes dans le journal.) Mais vous vouliez toujours aller dans la fort, je vous l'ai moi-mme entendu dire.
        - C'est que, voyez-vous, je voulais... Mais on ne veut pas que j'y aille. Je ne sais mme pas pourquoi. Et je n'ai rien  faire  l'Administration. Donc je me suis mis d'accord avec Touzik... Il m'emmne demain. Il est dj trois heures
     maintenant. Je vais aller dans le garage m'installer dans la voiture de Touzik, et l j'attendrai le matin. Donc ce n'est pas la peine de vous inquiter...
        - Je vais donc vous dire adieu...  moins que vous ne vouliez quand mme venir?
        - Merci, je prfre attendre- dans la voiture... J'ai peur de ne pas me rveiller. Touzik n'attendra pas.
        Ils sortirent et gagnrent le garage main dans la main.
        - Alors, vous n'avez pas aim ce que Touzik a racont? demanda-t-elle.
        - Non. Je n'ai pas du tout aim. Je n'aime pas qu'on parle de a. A quoi bon? J'en ai plutt honte... honte pour lui, pour vous, pour moi... Pour tout le monde. a n'a pas de sens. On dirait qu'il y a un grand ennui...
        - C'est la plupart du temps  cause de cet ennui, dit Alevtina. Mais vous n'avez pas  avoir honte pour moi, j'y suis indiffrente. a m'est parfaitement gal... Voil, vous tes arriv. Embrassez-moi avant de me quitter.
        Perets l'embrassa, avec une vague sensation de regret.
        - Merci, dit-elle.
        Puis elle fit demi-tour et s'loigna rapidement. Sans savoir pourquoi, Perets agita la main dans sa direction.
        Il pntra dans le garage clair par de petites ampoules bleues, enjamba le gardien qui ronflait sur un sige emprunt  une voiture, trouva le camion de Touzik et grimpa dans la cabine. a sentait le caoutchouc, l'essence, la poussire. Sur le
     pare-brise dansait un Mickey Mouse aux bras et jambes carts. On est bien, a va, se dit Perets. J'aurais d venir ici tout de suite. Tout autour taient gares les voitures muettes, sombres et vides. Le gardien ronflait bruyamment. Les voitures
     dormaient, le gardien dormait, tout dormait dans l'Administration. Alevtina se dshabillait dans sa chambre devant sa glace,  ct de son lit prpar, un grand lit  deux places doux et chaud... Non, il ne faut pas penser  a. Parce que le jour on
     est gn par les bavardages, le bruit de la "mercedes", tout ce remue-mnage stupide. Mais maintenant, plus d'radication, de pntration, de protection, ni aucune autre sinistre absurdit, uniquement un monde endormi au-dessus de l'-pic, un monde
     fantomatique comme tous les mondes endormis, invisible et inaudible, pas plus rel que la fort. La fort est mme maintenant plus relle : la fort ne dort jamais. Ou peut-tre elle dort, et rve de nous tous. Nous sommes le songe de la fort. Le
     rve atavique. Les fantmes grossiers de sa sexualit refroidie...
        Perets s'tendit, recroquevill, et fourra sous sa tte son manteau roul en boule. Mickey Mouse se balanait doucement au bout de son fil. A la vue de ce jouet, les jeunes filles ne manquaient pas de s'crier : "Oh! qu'il est mignon", et le
     chauffeur Touzik leur rpondait : "Le dedans vaut le dehors." Le levier des vitesses entrait dans le flanc de Perets, qui ne savait pas comment l'enlever de l. Ni mme si on pouvait l'enlever. Si on le dplaait, la voiture risquait peut-tre de
     partir. Lentement d'abord, puis de plus en plus vite, droit sur le gardien endormi, et Perets serait dans la cabine, en train d'appuyer sur tout ce qui lui tomberait sous la main ou sous le pied, tandis que le gardien se rapproche de plus en plus ;
     on voit dj sa bouche ouverte d'o s'chappent des ronflements, puis la voiture tressaute, tourne brutalement, s'crase contre le mur du garage, et dans la brche apparat le ciel bleu...
        Perets s'veilla et s'aperut que c'tait dj le matin. A la porte grande ouverte du garage, des mcaniciens fumaient, et l'on voyait derrire une surface que le soleil colorait en jaune. Il tait sept heures. Perets se mit sur son sant,
     s'essuya le visage et regarda dans le rtroviseur. Il pensa qu'il lui faudrait se raser, mais resta dans la voiture. Touzik n'tait pas encore arriv, il fallait l'attendre l, sur place, car tous les chauffeurs taient distraits et partaient
     toujours sans lui. Il y a deux rgles  observer dans les relations avec les chauffeurs : premirement, ne jamais descendre de voiture si on peut attendre et patienter ; deuximement, ne jamais discuter avec le chauffeur qui vous conduit. A la
     limite, faire semblant de dormir...
        Les mcaniciens  l'entre jetrent leurs mgots qu'ils crasrent soigneusement  la pointe de leurs chaussures et entrrent dans le garage. Il y en avait un que Perets ne connaissait pas, mais l'autre n'tait pas du tout un mcanicien, mais
     bien le manager. Quand ils passrent prs de lui, le manager s'arrta  ct de la cabine et, posant une main sur l'aile du camion, examina quelque chose en dessous. Puis Perets l'entendit ordonner : "Allons, remue-toi un peu, donne-moi le cric."
        - O est-il? demanda le mcanicien inconnu.
        - ...! rpondit tranquillement le manager. Regarde sous le sige.
        - Comment est-ce que je pouvais le savoir, dit le mcanicien d'une voix irrite. Je vous avais bien prvenu que j'tais serveur...
        Il y eut un temps de silence, puis la portire du ct du conducteur s'ouvrit sur le visage maussade et ennuy du mcanicien-serveur. Il jeta un coup d'oeil sur Perets, inspecta du regard l'intrieur de la cabine, tira un peu sur le volant, puis
     passa les deux bras sous le sige et se mit  remuer les objets qui s'y trouvaient.
        - C'est a, un cric? demanda-t-il  mi-voix.
        - N-non, fit Perets. Je crois que c'est plutt une clef  molette.
        Le mcanicien porta la clef au niveau de ses yeux, l'examina en pinant les lvres, la posa sur le marchepied et recommena  fourrager sous le sige.
        - a? demanda-t-il.
        - Non, dit encore Perets. a, je peux vous dire exactement ce que c'est. C'est un arithmomtre. Les crics ne sont pas comme a.
        Le front pliss, le mcanicien-serveur considrait l'arithmomtre.
        - Ils sont comment, alors? demanda-t-il.
        - Eh bien!... C'est une sorte de barre de fer... Il y en a de plusieurs modles. Il y a une espce de manivelle mobile...
        - Il y en a une, l. Comme sur une caisse enregistreuse.
        - Non, ce n'est pas du tout le mme genre de manivelle.
        - Et si on la tourne, qu'est-ce qui se passe?
        Perets ne sut plus que rpondre. Le mcanicien attendit un peu, posa avec un soupir l'arithmomtre sur le marchepied et se remit  l'oeuvre sous le sige.
        - C'est peut-tre a? interrogea-t-il.
        - C'est possible. a y ressemble beaucoup. Mais l il devrait y avoir une espce de tige de fer. Une grosse tige.
        Le mcanicien trouva aussi la tige. Il la fit sauter dans la paume de sa main, dit : "Trs bien, je vais lui apporter a pour commencer" et partit en laissant la portire ouverte. Perets alluma une cigarette. On entendait derrire des cliquetis
     mtalliques et des jurons. Puis le camion se mit  grincer et  tressauter.
        Touzik n'tait toujours pas l, mais Perets ne s'inquitait pas. Il s'imaginait en train de rouler dans la rue principale de l'Administration, et personne ne les regarderait. Puis ils prendraient la route transversale en soulevant aprs eux un
     nuage de poussire jaune, tandis que le soleil serait de plus en plus haut, sur leur droite, et qu'il commencerait bientt  chauffer ; ils quitteraient alors la transversale pour s'engager sur la grand-route qui serait longue, lisse, brillante et
     ennuyeuse, et  l'horizon ruisselleraient des mirages pareils  de grandes mares scintillantes...
        Le mcanicien passa  nouveau devant la cabine en faisant rouler devant lui une lourde roue arrire. La roue prenait de la vitesse sur le sol btonn et l'on voyait que le mcanicien voulait l'arrter pour la placer contre le mur, mais la roue
     n'inflchit qu' peine sa trajectoire et gagna pesamment la cour tandis que le mcanicien courait maladroitement  sa poursuite en prenant de plus en plus de retard. Puis ils disparurent, et on entendit le mcanicien qui poussait des cris sonores et
     dsesprs dans la cour. Il y eut le bruit de nombreux pieds qui frappaient le sol et des gens passrent devant la porte aux cris de : "Attrape-la! Prends  droite!"
        Perets remarqua que le camion ne se tenait plus aussi droit sur ses roues qu'auparavant et jeta un coup d'oeil par la portire Le manager s'affairait prs du train arrire.
        - Bonjour, dit Perets, qu'est-ce que vous...
        - Ah! Perets, cher ami, s'exclama joyeusement le manager sans cesser son travail. Restez assis, restez assis, ne vous drangez pas! Vous ne nous gnez pas. Elle est bloque, cette saloperie. La premire a t facile  enlever, mais la deuxime
     est prise.
        - Comment a, prise? Il y a quelque chose de dtrior?
        Le manager se redressa et s'essuya le front du dos de la main avec laquelle il tenait la clef :
        - Je ne crois pas. Elle doit tre simplement rouille. Je ne vais pas tarder... Puis nous pourrons faire une partie d'checs. Qu'est-ce que vous en pensez?
        - D'checs? fit Perets. Mais o est Touzik?
        - Touzik? C'est--dire Touz? Il est maintenant assistant-chef de laboratoire. On l'a envoy dans la fort. Touz ne travaille plus chez nous. Mais qu'est-ce que vous lui vouliez?
        - Ah! bon... fit lentement Perets. Je supposais simplement que...
        Il ouvrit la portire et sauta sur le ciment.
        - Vous vous drangez pour rien, dit le manager. Vous auriez pu rester assis, vous ne gnez pas.
        - Pour quoi faire, rester assis. Cette voiture ne part pas?
        - Non, elle ne part pas. Elle ne peut pas partir sans roues, et il faut enlever les roues... Elle avait bien besoin de se bloquer, celle-l! Va te faire... Bon, les mcaniciens l'enlveront. Allons plutt faire cette partie.
        Il prit Perets par le bras et l'entrana dans son bureau. Ils prirent place derrire la table, le manager poussa de ct une pile de papiers, disposa le jeu, dbrancha le tlphone et demanda :
        - On joue  l'horloge?
        - Je ne sais pas trop, dit Perets.
        Le bureau tait sombre et frais, une fume de tabac bleutre flottait entre les armoires comme une algue glatineuse, et le manager, verruqueux, boursoufl, couvert de taches de couleur, tel un poulpe gigantesque, tendit deux tentacules velus,
     souleva la coquille vernie du jeu d'checs et se mit en devoir d'en extraire les viscres de bois. Ses yeux ronds jetaient un clat vitreux et l'oeil droit, artificiel, tait continuellement tourn vers le plafond tandis que le gauche, mobile comme
     du vif-argent, roulait librement dans son orbite, fixant tantt Perets, tantt la porte, tantt l'chiquier.
        - A l'horloge, dcida enfin le manager. Il tira une montre de sa poche, la rgla, pressa un bouton et joua le premier coup.
        Le soleil se levait. Dehors, on entendait crier "Prends  droite!" A huit heures, le manager qui se trouvait en difficult rflchit longuement et soudain rclama un petit djeuner pour les deux partenaires. Le manager perdit une partie et en
     proposa une autre. Le petit djeuner fut copieux : ils burent deux bouteilles de kfir et mangrent un chtroutsel rassis. Le manager perdit la deuxime partie, fixa avec dfrence et admiration son oeil vivant sur Perets et en proposa une troisime.
     Il tentait perptuellement le mme gambit de la reine, sans s'carter une seule fois de la variante qu'il avait choisi et qui tait irrmdiablement perdante. On aurait dit qu'il travaillait  sa propre dfaite, et Perets dplaait mcaniquement les
     pices, se faisant  lui-mme l'effet d'une machine d'entranement : il n'y avait plus rien ni en lui, ni au monde, si ce n'est l'chiquier, le bouton sur la montre et un protocole d'actions rigoureusement dtermin.
        A neuf heures moins cinq le haut-parleur du circuit de diffusion intrieure grsilla et annona d'une voix asexue : "Tous les travailleurs de l'Administration au tlphone. Le Directeur va adresser une communication aux employs."
        Le manager prit soudain un air trs srieux, brancha le tlphone, se saisit du combin et le porta  son oreille. Ses deux yeux taient maintenant tourns vers le plafond. "Puis-je partir?" demanda Perets. Le manager frona svrement les
     sourcils, mit un doigt sur ses lvres puis fit un signe de la main  l'adresse de Perets. Un coassement nasillard s'chappait de l'couteur. Perets sortit sur la pointe des pieds.
        Il y avait beaucoup de monde au garage. Tous les visages taient svres, importants, solennels mme. Personne ne travaillait, tous avaient l'oreille colle aux combins tlphoniques. Seul restait dans la cour violemment claire le serveur-
     mcanicien qui continuait  poursuivre la roue, la respiration sifflante, l'air gar, rouge, en sueur. Quelque chose de trs important tait en train de se passer. Ce n'est pas possible, pensa Perets, pas possible, je suis toujours  ct, je ne
     sais jamais rien. C'est peut-tre l le malheur, peut-tre que tout est normal mais je ne sais jamais le pourquoi du comment, et c'est pour a que je me trouve en trop.
        Il se prcipita vers la plus proche cabine tlphonique, tendit avidement l'oreille, mais il n'y avait que des bourdonnements dans l'couteur. Il ressentit alors un soudain effroi, une sourde crainte  l'ide qu'il tait encore en train de
     manquer quelque chose quelque part, que quelque part quelque chose tait encore distribu  tout le monde, quelque chose dont il serait comme toujours priv. Bondissant par-dessus les trous et les fosss, il traversa le chantier, fit un cart pour
     viter le garde qui lui barrait la route, un pistolet dans une main et le combin dans l'autre et escalada une chelle pose contre le mur inachev. Il put voir  toutes les fentres des gens munis de tlphones, figs sur place d'un air pntr
     puis il entendit au-dessus de sa tte un miaulement strident et presque aussitt aprs le bruit d'un coup de feu derrire son dos. Il sauta  terre, tomba dans un tas d'ordures et se prcipita vers l'entre de service. La porte tait ferme. Il
     secoua  plusieurs reprises la poigne, qui se brisa. Il la jeta au loin et se demanda un instant ce qu'il pourrait faire ensuite. A ct de la porte se trouvait une troite fentre ouverte. Il s'y glissa, se couvrant de poussire et s'arrachant les
     ongles des mains.
        Il se retrouva dans une pice munie de deux tables. Derrire l'une d'elles se trouvait Domarochinier, un tlphone  la main. Son visage tait de pierre, ses yeux clos. Il pressait de l'paule le combin contre son oreille et notait rapidement
     quelque chose au crayon dans un gros bloc-notes. La deuxime table tait inoccupe et portait un tlphone. Perets prit le combin et se mit  l'coute.
        Bruissements. Crpitements. Une voix aigu et inconnue : "L'Administration ne peut rellement utiliser qu'un fragment insignifiant de territoire dans l'ocan de la fort qui baigne le Continent. Il n'y a pas de sens de la vie et pas de sens des
     actes. Nous pouvons un nombre extraordinaire de choses, mais nous n'avons pas jusqu' maintenant compris ce qui nous est ncessaire parmi tout ce que nous pouvons. Il ne rsiste pas, il ne fait tout simplement pas attention. Si un acte vous a
     apport une satisfaction, c'est bien. Sinon c'est qu'il tait dpourvu de sens..."
        De nouveau des bruissements et des crpitements.
        "... Rsistons avec des millions de chevaux-vapeur, des dizaines de tout-terrain, de dirigeables et d'hlicoptres, la science mdicale et la meilleure thorie de l'approvisionnement du monde. On dcouvre  l'Administration au moins deux gros
     dfauts. Actuellement des actions de ce genre peuvent atteindre de trs gros chiffrages au nom de Herostrate pour qu'il reste notre ami privilgi. Elle est absolument incapable de crer, sans ruiner l'autorit et l'ingratitude..."
        Bourdonnement, sifflement, bruits semblables  une quinte de toux.
        "Elle aime beaucoup ce que l'on appelle les solutions simples, les bibliothques, les relations profondes, les cartes gographiques et autres. Les chemins qu'elle envisage sont les plus courts pour penser au sens de la vie pour tout le monde mais
     les gens n'aiment pas cela. Les employs sont assis, les jambes ballantes dans le vide ; ils parlent, chacun  sa place, ils plaisantent, jettent des cailloux et chacun essaie de lancer toujours plus lourd, alors que la consommation de kfir ne
     permet ni de cultiver, ni de supprimer, ni de faire entrer la fort dans une clandestinit convenable. J'ai peur que nous n'ayons mme pas compris ce que nous voulons exactement et il faut finalement aussi exercer les nerfs, comme on exerce la
     capacit de perception, et la raison ne rougit pas et ne se perd pas en remords, parce qu'un problme scientifique, correctement pos, est devenu moral. Il est faux, glissant, instable, et il simule. Mais quelqu'un doit exciter, et ne pas raconter
     de lgendes, mais se prparer soigneusement  une issue type. Demain je vous recevrai encore et examinerai comment vous vous tes prpars. Vingt-deux heures : alerte radiologique et tremblement de terre ; dix-huit heures : runion chez moi du
     personnel non en service ; vingt-quatre heures : vacuation gnrale..."
        II y eut dans l'couteur comme un bruit d'eau qui coule. Puis tout se tut et Perets remarqua Domarochinier qui dirigeait vers lui un regard svre et accusateur.
        - Qu'est-ce qu'il dit? demanda Perets. Je n'ai rien compris.
        - Ce n'est pas tonnant, fit Domarochinier d'une voix glaciale. Vous avez pris un appareil qui n'est pas le vtre. (Il baissa les yeux, inscrivit quelque chose sur son bloc-notes et poursuivit :) C'est, entre autres choses une violation des
     rgles absolument inadmissible Je vous demande de poser ce tlphone et de partir. Sinon j'appellerai les officiels.
        - Bon, dit Perets, je m'en vais. Mais o est mon appareil? Celui-ci n'est pas le mien. Soit. Mais alors o est le mien?
        Domarochinier ne rpondit pas. Ses yeux se fermrent  nouveau et il colla le rcepteur  son oreille. Perets entendit un coassement.
        - Je vous demande o est mon appareil, cria Perets.
        Maintenant, il n'entendait plus rien. Il y eut un bruissement, des craquements, puis retentirent les signaux de fin de communication. Perets rejeta alors le combin et courut dans le couloir. Il ouvrit les portes des bureaux, et partout vit des
     employs connus ou inconnus. Certains taient assis ou debout, figs dans l'immobilit la plus complte, pareils  des figures de cire aux yeux de verre ; d'autres couraient d'un coin  un autre, enjambant le fil du tlphone qu'ils tranaient aprs
     eux ; d'autres encore crivaient fivreusement sur de gros cahiers, sur des bouts de papier, dans les marges des journaux. Et chacun collait troitement le combin  son oreille, comme s'il craignait de perdre le moindre mot. Il n'y avait pas de
     tlphone libre. Perets tenta de prendre celui d'un employ fig dans sa transe, un jeune gars en combinaison de travail, mais celui-ci revint aussitt  la vie, se mit  glapir et  ruer, tandis que les autres poussaient des "Chut!", agitaient les
     bras, et quelqu'un cria d'une voix hystrique : "C'est un scandale! Appelez la garde!"
        - O est mon appareil? criait Perets. Je suis un homme comme vous et j'ai le droit de savoir! Laissez-moi couter! Donnez-moi mon appareil!
        On le poussa dehors et la porte fut referme  clef derrire lui. Il gagna le dernier tage et l,  l'entre du grenier, prs de la machinerie de l'ascenseur qui ne marchait jamais, se trouvaient, assis  une petite table, deux mcaniciens de
     service qui jouaient au morpion. Haletant, Perets s'adossa au mur. Les mcaniciens le regardrent, lui adressrent un vague sourire et se penchrent derechef sur leur feuille de papier.
        - Vous non plus, vous n'avez pas d'appareil? demanda Perets.
        - Si, rpondit l'un d'eux. Pourquoi est-ce qu'on n'en aurait pas? On n'en est pas encore arriv l.
        - Et vous n'coutez pas?
        - On n'entend rien, donc il n'y a pas  couter.
        - Et pourquoi on n'entend rien?
        - On a coup le fil.
        Perets s'essuya le visage et le cou avec son mouchoir froiss, attendit que l'un des deux mcaniciens ait gagn et redescendit. Les couloirs taient devenus bruyants. Les portes s'ouvraient, les employs sortaient pour griller une cigarette. On
     entendait un bourdonnement de voix animes, excites, bouleverses.
        "Je vous le garantis, c'est les Esquimaux qui ont invent l'eskimo. Quoi? Mais enfin, je l'ai simplement lu dans un livre... Vous n'entendez pas la consonance? Es-qui-mau. Es-ki-mo. Quoi?"
        "Je l'ai vu dans le catalogue Yvert : cent cinquante mille francs. Et c'tait en 56. Vous vous rendez compte, ce qu'il peut valoir maintenant?"
        "Drles de cigarettes. Il parat que maintenant ils ne mettent plus du tout de tabac dans les cigarettes, mais qu'ils prennent un papier spcial, qu'ils le hachent et qu'ils l'imprgnent de nicotine..."
        "Les tomates donnent aussi le cancer. Les tomates, la pipe, les oeufs, les gants de soie..."
        "Comment avez-vous dormi? Moi, je n'ai pas pu fermer l'oeil de la mit. C'est ce mouton qui n'arrte pas de faire du fracas. Vous entendez? Et c'est comme a toute lu nuit... Bonjour, Perets! Il parat que vous tiez parti... C'est bien d'tre
     rest..."
        "On a fini par trouver le voleur, vous vous souvenez, toutes ces choses qui disparaissaient? Eh bien! c'tait le discobole du parc, vous savez, la statue prs de la fontaine. Il a encore des graffiti sur la jambe..."
        "Pertchik, sois un frre, prte-moi cinq sacs jusqu' la paye, c'est--dire jusqu' demain..."
        "Et il ne lui faisait pas la cour. C'est elle qui s'est jet sur lui. En prsence du mari. Vous ne le croyez pas, mais je l'ai vu de mes propres yeux...
        Perets regagna son bureau, dit bonjour  Kim et se lava. Kim ne travaillait pas. II tait assis, les mains tranquillement poses  plat sur la table, et il regardait le carrelage de faence du mur. Perets enleva la housse de la "mercedes",
     brancha la machine, se tourna vers Kim et attendit.
        - Pas moyen de travailler aujourd'hui, dit Kim. Il y a un zouave qui se promne pour tout rparer. Je reste assis et je ne sais pas quoi faire maintenant.
        Perets aperut alors une note sur son bureau :
        "Perets. Nous portons  votre connaissance que votre tlphone se trouve dans la pice 771." Signature illisible. Perets soupira.
        - Tu n'as pas  pousser de soupir, dit Kim. Il fallait arriver au travail  l'heure.
        - Je ne savais pas, dit Perets. Je comptais partir aujourd'hui.
        - Excuse, fit schement Kim.
        - De toute faon, j'ai pu un peu couter. Et tu sais, Kim, je n'ai rien compris. Pourquoi?
        - Un peu cout! Tu es un imbcile. Un idiot. Tu as laiss passer une telle occasion que je n'ai mme plus envie de parler avec toi. Il va falloir maintenant te prsenter au Directeur. Par pure bont.
        - Prsente-moi, dit Perets. Tu sais, parfois j'avais l'impression de saisir quelque chose, des fragments de pense, trs intressants, je crois, mais maintenant que j'essaie de m'en souvenir - plus rien...
        - Et  qui tait le tlphone?
        - Je ne sais pas. C'tait dans la pice o se trouve Domarochinier.
        - Ah-Ah... C'est vrai, elle est en train d'accoucher... Il n'a pas de chance, Domarochinier. Il prend une nouvelle collaboratrice, il travaille six mois avec elle - et elle accouche... Oui, Pertchik, tu es tomb sur un tlphone de femme. De
     sorte que je ne vois vraiment pas comment t'aider... En rgle gnrale, personne n'coute tout d'affile, et les femmes font certainement pareil. C'est que le Directeur s'adresse  tout le monde  la fois, mais en mme temps  chacun en particulier.
     Tu comprends?
        - Je crains de...
        - Moi, par exemple, je recommande ce mode d'coute : tu droules le discours du Directeur sur une seule ligne, sans t'occuper des signes de ponctuation, et tu pioches les mots au hasard, comme si c'taient des dominos. Alors, si les moitis de
     domino correspondent, tu as un mot que tu notes sur une feuille spare. Si a ne correspond pas, le mot est momentanment rejet, mais reste sur la ligne. Il y a encore quelques subtilits lies  la frquence des voyelles et des consonnes, mais
     c'est un effet d'ordre secondaire. Tu comprends?
        - Non, dit Perets. C'est--dire oui. Dommage, je ne connaissais pas cette mthode. Et qu'est-ce qu'il a dit aujourd'hui?
        - Ce n'est pas la seule mthode. Il y a par exemple celle de la spirale  pas variable. C'est une mthode assez grossire, mais s'il ne s'agit que de problmes d'conomie, elle est trs pratique, parce que simple. Il y a la mthode de Stevenson-
     Zaday, mais elle ncessite des appareillages lectroniques... De sorte que la meilleure est peut-tre celle des dominos, et dans les cas particuliers d'un lexique restreint et spcialis, celle de la spirale.
        - Merci, dit Perets. Mais de quoi a parl aujourd'hui le Directeur?
        - Que veut dire "de quoi"?
        - Comment? Mais... de quoi? Qu'est-ce qu'il... a dit?
        - A qui?
        - A qui? Mais  toi, par exemple.
        - Malheureusement, je ne peux pas te le raconter. C'est un matriel secret, et aprs tout, Perets, tu es un employ surnumraire Ne te fche donc pas.
        - Je ne me fche pas, je voulais simplement savoir... Il a dit quelque chose sur la fort, sur la libert de la volont... Il y a longtemps que je jette des cailloux dans le ravin, mais comme a, sans but, et il a dit quelque chose l-dessus
     aussi.
        - Ne me parle pas de a, fit nerveusement Kim. a ne me concerne pas. Et toi non plus d'ailleurs, puisque ce n'tait pas ton tlphone.
        - Attends un peu, est-ce qu'il a dit quelque chose  propos de la fort?
        Kim haussa les paules.
        - Naturellement. Il ne parle jamais de rien d'autre. Raconte-moi plutt ton dpart.
        Perets s'excuta.
        - a te sert  rien de le battre tout le temps, dit Kim d'un air pensif.
        - Je n'y peux rien. Je suis d'assez bonne force aux checs, et ce n'est qu'un amateur... Et puis il joue d'une manire plutt bizarre...
        - Ce n'est pas grave. A ta place j'y rflchirais comme il faut. D'une manire gnrale tu m'inquites un peu depuis quelque temps. On crit des dnonciations sur ton compte... Tu sais, demain je te mnagerai une entrevue avec le Directeur. Va le
     voir et explique-toi franchement. Je pense qu'il te laissera partir. Souligne bien que tu es un linguiste, un philologue, que tu es arriv ici par hasard, mentionne, comme sans y faire attention, que tu avais trs envie d'aller dans la fort, mais
     que tu as maintenant chang d'avis parce que tu te considres comme incomptent.
        - Bon.
        Ils se turent un instant Perets s'imagina face  face avec le Directeur et fut saisi de panique. La mthode des dominos, pensa-t-il. Stevenson-Zaday.
        - Et surtout, n'aie pas peur de pleurer, dit Kim. Il aime a.
        Perets se leva d'un bond et se mit  marcher avec excitation  travers la pice.
        - Seigneur, fit-il. Savoir seulement  quoi il ressemble. Comment il est.
        - Comment? Pas bien grand, plutt roux...
        - Domarochinier a dit que c'tait un vritable gant...
        - Domarochinier est un imbcile. Un vantard et un menteur. Le Directeur est un homme plutt roux, replet, avec une petite cicatrice sur la joue droite. Il marche avec les pieds un peu en dedans, comme un marin. D'ailleurs, c'est un ancien marin.
        - Mais Touzik disait que c'tait un grand sec avec des cheveux longs parce qu'il lui manque une oreille.
        - Qui c'est encore ce Touzik?
        - C'est un chauffeur, je t'en ai parl.
        - Comment le chauffeur Touzik peut-il savoir tout cela? Ecoute, Pertchik, il ne faut pas tre aussi confiant.
        - Touzik dit qu'il a t son chauffeur et qu'il l'a vu plusieurs fois.
        - Et alors? Il ment probablement. J'ai t son secrtaire particulier, et je ne l'ai pas vu une seule fois.
        - Qui?
        - Le Directeur. J'ai t longtemps son secrtaire avant de soutenir ma thse.
        - Et tu ne l'as pas vu une seule fois?
        - Evidemment! Tu t'imagines que c'est si simple que a?
        - Attends un peu, comment sais-tu alors qu'il est roux, etc.?
        Kim secoua la tte.
        - Pertchik, commena-t-il d'une voix caressante. Mon petit. Personne n'a jamais vu un atome d'hydrogne, mais tout le monde sait qu'il a une enveloppe d'lectrons aux caractristiques dtermines et un noyau qui se compose dans le cas le plus
     simple d'un proton.
        - C'est vrai, dit mollement Perets.
        Il se sentait fatigu.
        - Donc, je le verrai demain?
        - Pas encore, demande-moi quelque chose de moins difficile, dit Kim. Je t'organiserai une rencontre, a je te le garantis. Mais ce que tu verras l-bas et qui, a je ne le sais pas. Et ce que tu entendras, je ne le sais pas non plus. Tu ne me
     demandes pas si le Directeur te fera partir ou non, et tu as raison de ne pas le faire. Je ne peux pas le savoir, non?
        - Mais ce sont tout de mme des choses diffrentes, dit Perets.
        - C'est pareil, Pertchik, dit Kim. Je t'assure que c'est pareil.
        - J'ai l'air videmment bien abruti, dit tristement Perets.
        - Un peu.
        - C'est simplement que j'ai mal dormi cette nuit.
        - Non, tu manques simplement de sens pratique. Et au fait, pourquoi est-ce que tu as mal dormi?
        Perets raconta. Et prit peur. Le visage bienveillant de Kim s'tait soudain empli de sang, ses cheveux hrisss. Il poussa un rugissement, dcrocha le combin, composa furieusement un numro et vocifra :
        - Commandant? Qu'est-ce que cela signifie, commandant? Comment avez-vous pu oser expulser Perets? Taisez-vous. Je ne vous demande pas ce qui tait venu  expiration. Je vous demande comment vous avez os expulser Perets. Quoi? Taisez-vous! Quoi?
     Sottises, balivernes! Taisez-vous, je vous craserai! Vous et votre Claude-Octave! Avec moi vous irez nettoyer les chiottes! Vous partirez dans la fort. En vingt-quatre heures, en soixante minutes. Quoi? Oui... Oui... Quoi? Oui... C'est a. Dans ce
     cas c'est diffrent. Et le meilleur linge... a, c'est votre affaire. Dans la rue au besoin... Quoi? Bien. D'accord. D'accord. Je vous remercie. Excusez pour le drangement... Mais naturellement. Merci beaucoup. Au revoir.
        Il reposa le combin.
        - Tout est rentr dans l'ordre. Malgr tout, c'est un homme admirable. Va te reposer. Tu habiteras dans son appartement et il s'installera avec sa famille dans ton ancienne chambre ; autrement, il ne peut malheureusement pas... Et ne discute pas,
     je t'en prie. Ce n'est pas une affaire entre toi et moi, c'est lui-mme qui a dcid. Va, va, c'est un ordre. Je t'appellerai pour le Directeur.
        En titubant, Perets gagna la rue. Il resta quelques instants immobile  cligner des yeux sous le soleil, puis il prit la direction du parc pour aller chercher sa valise. Il ne la trouva pas du premier coup, car la valise tait solidement
     maintenue par la main de pltre musculeuse du voleur-discobole  gauche de la fontaine, dont la hanche s'ornait d'une inscription indcente. A proprement parler, l'inscription n'tait pas particulirement indcente. On avait crit au crayon  encre
     :
        "Fillettes, prenez garde  la syphilis."



                                                                                                                               III


        Perets pntra dans la salle d'attente du Directeur  dix heures prcises. Il y avait dj une vingtaine de personnes qui faisaient la queue. On fit passer Perets en quatrime position. Il prit place dans un fauteuil entre Batrice Vakh, employe
     au groupe d'Aide  la population locale, et un sombre collaborateur du groupe de la Pntration du gnie. A en juger par la plaque qu'il portait sur la poitrine et l'inscription sur son masque de carton blanc, ce dernier devait tre appel
     Brandskougel. La salle d'attente tait peinte en rose ple. Sur un mur tait place une pancarte "Dfense de fumer, de jeter des ordures, de faire du bruit", sur un autre, un grand tableau qui reprsentait l'exploit du traverseur de la fort Selivan
     : sous les yeux de ses camarades stupfis, Selivan, les bras levs, se transformait en arbre sauteur. Les rideaux roses des fentres taient soigneusement tirs et au plafond brillait un lustre gigantesque. Outre la porte d'entre sur laquelle on
     pouvait lire "Sortie", la pice possdait une autre porte, immense, revtue de cuir jaune, qui portait l'inscription "Sans issue". Excute  la peinture phosphorescente, l'inscription se dtachait comme un sinistre avertissement. En dessous se
     trouvait le bureau de la secrtaire, garni de quatre tlphones de couleur diffrente et d'une ma Aine  crire lectrique. La secrtaire, une femme replte d'un certain ge portant lorgnon, tudiait d'un air distant un "Manuel de physique
     atomique". Les visiteurs parlaient  voix basse. Beaucoup ne pouvaient cacher leur nervosit et feuilletaient fbrilement de vieux illustrs. Tout ceci voquait furieusement la file d'attente chez un dentiste, et Perets fut  nouveau agit d'un
     frisson dsagrable, d'un tremblement de mchoires, et saisi du dsir de partir n'importe o sans plus attendre.
        - Ils ne sont mme pas paresseux, disait Batrice Vakh, son charmant visage tourn dans la direction de Perets. Mais ils ne peuvent pas supporter un travail systmatique. Comment expliquez-vous, par exemple, l'incroyable lgret avec laquelle
     ils abandonnent les endroits o ils ont vcu?
        - C'est  moi que vous parlez? demanda timidement Perets.
        Il n'avait aucune ide de la manire d'expliquer cette incroyable lgret.
        - Non. Je parlais  "Mon cher" Brandskougel.
        "Mon cher" Brandskougel remit en place le pan gauche de sa moustache qui se dcollait et marmonna cordialement :
        - Je ne sais pas.
        - Et nous ne le savons pas non plus, fit amrement Batrice. Il suffit que nos quipes s'approchent du village pour qu'ils partent en abandonnant leur maison et tous leurs biens. On dirait que nous ne les intressons pas. Ils n'attendent
     absolument rien de nous. Qu'est-ce que vous en pensez?
        Mon cher Brandskougel resta quelques instants silencieux, comme s'il rflchissait  la question, observant Batrice  travers les tranges meurtrires cruciformes de son masque. Puis il rpondit sur le mme ton que prcdemment :
        - Je ne sais pas.
        - C'est vraiment dommage, poursuivit Batrice, que notre groupe ne se compose que de femmes. Je sais bien qu'il y a une raison profonde, mais il manque souvent la fermet, l'pret, je dirais presque la motivation masculine. Les femmes ont
     malheureusement tendance  se disperser, vous avez d le remarquer.
        - Je ne sais pas, dit Brandskougel.
        Sa moustache se dtacha soudain et tomba gracieusement jusqu'au sol. Il la ramassa, l'examina attentivement en soulevant un coin de son masque, cracha prestement dessus et la remit en place.
        Une clochette tinta mlodieusement sur le bureau de la secrtaire. Celle-ci posa son manuel, consulta une liste en retenant avec affectation son lorgnon et annona :
        - Professeur Kakadou, c'est  vous.
        Le professeur Kakadou lcha sa revue illustre, se leva d'un bond, se rassit, regarda autour de lui en blmissant, puis se mordit la lvre et, le visage dfait, s'arracha  son fauteuil et disparut derrire la porte qui portait l'inscription
     "Sans issue". Un silence morbide rgna pendant quelques secondes dans la salle d'attente. Puis les bruits de voix et de feuilles froisses reprirent.
        - Nous n'arrivons pas, disait Batrice,  trouver le moyen de les intresser, de les captiver. Nous leur avons construit des habitations confortables sur pilotis. Ils les bourrent de tourbe et y mettent des espces d'insectes. Nous avons essay
     de leur proposer de la bonne nourriture au lieu de la salet aigre qu'ils mangent. En pure perte. Nous avons essay de les vtir de manire humaine. Un est mort, deux autres sont tombs malades. Mais nous continuons nos expriences. Hier nous avons
     rpandu dans la fort un plein camion de miroirs et de boutons dors... Le cinma ne les intresse pas, pas plus que la musique. Les crations immortelles ne provoquent chez eux qu'une sorte de ricanement... Non, il faut commencer par les enfants.
     Je propose par exemple de leur enlever leurs enfants et d'organiser des coles spciales. Malheureusement, cela implique des difficults d'ordre technique : on ne peut pas les prendre avec des mains humaines, il faudrait l des machines spciales...
     D'ailleurs, vous savez tout cela aussi bien que moi.
        - Je ne sais pas, dit mlancoliquement "Mon cher" Brandskougel.
        La clochette tinta  nouveau, et la secrtaire dit:
        - Batrice, c'est  vous. Je vous en prie. Batrice s'agita. Elle esquissa le geste de se prcipiter vers la porte, mais s'interrompit et jeta autour d'elle un regard plein de dsarroi. Elle revint sur ses pas, regarda sous le fauteuil en
     murmurant :
        "O est-il? O?", promena ses yeux immenses sur la salle d'attente, saisit ses cheveux, cria d'une voix forte : "Mais o est-il?", puis attrapa soudain Perets par sa veste et le tira du fauteuil pour le jeter  terre. Sous Perets se trouvait un
     carton brun dont se saisit Batrice. Elle resta quelques secondes les yeux ferms, le visage empli d'une joie sans bornes, serrant le carton contre sa poitrine, puis elle s'achemina lentement vers la porte recouverte de cuir jaune et la referma
     derrire elle. Dans un silence de mort, Perets se releva et, s'efforant de ne regarder personne, pousseta son pantalon. Au demeurant, personne ne lui prtait attention : tous les regards taient braqus sur la porte jaune.
        "Que vais-je lui dire? se demanda Perets. Je lui dirai que je suis philologue et que je ne peux pas tre utile  l'Administration, laissez-moi partir, je m'en irai et jamais plus je ne reviendrai, je vous en donne ma parole. Mais pourquoi tes-
     vous venu ici? Je me suis toujours beaucoup intress  la fort, mais on ne veut pas me laisser aller dans la fort. En fait j'ai abouti ici tout  fait par hasard, puisque je suis philologue. Les philologues, les littrateurs, les philosophes
     n'ont rien  faire  l'Administration. C'est pour a qu'on a raison de ne pas me laisser partir, je le reconnais, je suis d'accord... Je ne peux tre ni  l'Administration, o l'on dfque sur la fort, ni dans la fort, o l'on ramasse les enfants
     avec des machines. Il faudrait que je m'en aille et que je m'occupe de quelque chose de plus simple. Je sais, on m'aime ici, mais on m'aime comme un enfant aime ses jouets. Je suis ici pour amuser les gens, je ne peux apprendre  personne ce que je
     sais... Non, je ne peux videmment pas dire a. Il faut verser une larme, mais o vais-je la trouver, cette larme? Je casserai tout chez lui si seulement il essaie de m'empcher de partir. Je casserai tout et je m'en irai  pied."
        Perets se vit marchant sur la route poussireuse sous un soleil de feu, kilomtre aprs kilomtre, tandis que la valise se fait de plus en plus lourde et de plus en plus indpendante de sa volont. Et chaque pas l'loigne toujours plus de la
     fort, de son rve, de son angoisse qui est depuis longtemps le sens de sa vie...
        "On dirait qu'il y a un bout de temps que personne n'a t appel, pensa-t-il. Apparemment, le Directeur a d tre trs intress par le projet de ramassage des enfants. Mais pourquoi est-ce que personne ne sort du bureau? Il doit y avoir une
     autre issue."
        - Excusez-moi, s'il vous plat, dit-il en se tournant vers "Mon cher" Brandskougel, quelle heure est-il?
        "Mon cher" Brandskougel consulta sa montre-bracelet, rflchit un instant et dit :
        - Je ne sais pas.
        Perets se pencha vers son oreille et murmura :
        - Je ne le dirai  personne. A per-sonne. "Mon cher" Brandskougel hsita. Il promena des doigts indcis sur la plaquette de plastique qui portait son nom, jeta un regard  la drobe autour de lui, billa nerveusement, regarda  nouveau autour de
     lui et chuchota en maintenant fermement son masque contre sa figure :
        - Je ne sais pas.
        Puis il se leva et s'empressa de rejoindre un autre coin de la salle d'attente.
        La secrtaire dit :
        - Perets, c'est votre tour.
        - Mon tour? s'tonna Perets. J'tais quatrime.
        La secrtaire haussa la voix.
        - Employ surnumraire Perets, c'est votre tour!
        - Il raisonne..., grommela quelqu'un.
        - Ces types-l, il faut les chasser... Avec un balai brlant! dit  voix haute quelqu'un sur la droite.
        Perets se leva. Il avait les jambes en coton. Il porta stupidement les mains  ses flancs. La secrtaire le regardait fixement.
        Des voix s'levrent dans la salle d'attente :
        - Il fait le dgot.
        - a a beau faire le malin...
        - Et nous avons support a!
        - Excusez, vous l'avez support. Moi, c'est la premire fois que je le vois.
        - Et moi, je vous signale que ce n'est pas la vingtime.
        La secrtaire leva la voix :
        - Doucement! Gardez le silence! Et ne jetez rien par terre. Oui, vous l-bas... Oui, oui, c'est  vous que je parle. Alors, employ Perets, vous allez entrer? Ou vous voulez que j'appelle les gardes?
        - Oui, dit Perets. Oui, j'y vais.
        La dernire personne qu'il vit avant de quitter la salle d'attente fut "Mon cher" Brandskougel, barricad dans un coin derrire son fauteuil, le visage crisp, accroupi une main dans la poche arrire de son pantalon. Puis il vit le Directeur.
        Le Directeur tait un bel homme lanc d'une trentaine d'annes, vtu d'un costume coteux qui tombait admirablement. Il tait debout prs de la fentre ouverte et distribuait des miettes de pain aux pigeons qui se pressaient sur l'appui. Le
     bureau tait absolument vide : il n'y avait pas une chaise, pas mme de table. Seule une copie en rduction de "L'exploit du traverseur de la fort Selivan" tait accroche au mur oppos  la fentre.
        - Employ surnumraire de l'Administration Perets? pronona d'une voix claire et sonore le Directeur en tournant vers Perets le visage frais d'un sportif.
        - Mmm... oui... Je... bafouilla Perets.
        - Enchant, enchant Nous pouvons enfin faire connaissance. Bonjour. Mon nom est Ah. J'ai beaucoup entendu parler de vous. Nous serons amis.
        Perets s'inclina, intimid, et serra la main qu'on lui tendait. La main tait sche et ferme.
        - Comme vous voyez, je donne  manger aux pigeons. Curieux oiseau. On sent qu'il renferme des possibilits immenses. Qu'en pensez-vous, monsieur Perets?
        Perets se troubla, car il ne pouvait pas supporter les pigeons. Mais le visage du Directeur exprimait une telle cordialit, un tel intrt, une telle attente anxieuse d'une rponse que Perets se reprit et mentit :
        - J'aime beaucoup, monsieur Ah.
        - Vous les aimez rtis? Ou  l'touffe? Moi par exemple je les aime en crote. Un pigeon en crote avec un verre de bon vin demi-sec - que peut-il y avoir de mieux? Qu'en pensez-vous?
        Et le visage de M. Ah reflta  nouveau un trs vif intrt et l'attente anxieuse de la rponse.
        - Etonnant, dit Perets. Il avait rsolu de se rsigner  tout et d'tre d'accord sur tout.
        - Et la "Colombe" de Picasso, reprit M. Ah. Je me le remmore  l'instant... "Sans manger, sans boire, et sans embrasser, les instants passent sans qu'on puisse les rattraper..." Comme cela exprime bien cette ide de notre incapacit  saisir et
     matrialiser la beaut!
        - De trs beaux vers, acquiesa passivement Perets.
        - La premire fois que j'ai vu la "Colombe", j'ai pens, comme probablement beaucoup d'autres, que le dessin tait faux, ou en tout cas peu naturel. Mais ensuite, j'ai t amen par mes fonctions  m'intresser aux pigeons et je me suis soudain
     aperu que Picasso, ce faiseur de miracles, avait saisi l'instant prcis o le pigeon replie ses ailes avant de se poser. Ses pattes touchent dj la terre, mais lui est encore dans l'air, en vol. L'instant o le mouvement devient immobilit, le vol
     repos.
        - Il y a chez Picasso des tableaux tranges, que je ne comprends pas, dit Perets, montrant l son indpendance d'esprit.
        - Oh, c'est simplement que vous ne les avez pas regards assez longtemps. Pour comprendre la vraie peinture, il ne suffit pas d'aller deux ou trois fois dans l'anne au muse. Il faut regarder les tableaux durant des heures. Aussi souvent que
     possible. Et uniquement les originaux. Pas de reproductions. Pas de copies. Regardez par exemple ce tableau. Je vois sur votre visage ce que vous en pensez. Et vous avez raison : c'est une mauvaise copie. Mais si vous aviez l'occasion de faire
     connaissance avec l'original, vous comprendriez l'ide de l'artiste.
        - Et en quoi consiste-t-elle?
        - Je vais essayer de vous expliquer, proposa avec empressement le Directeur. Que voyez-vous sur ce tableau? Formellement, c'est quelque chose moiti-homme moiti-arbre. Le tableau est statique. On ne voit pas, on ne saisit pas le passage d'une
     substance  une autre. Il manque au tableau le principal - la direction du temps. Mais si vous aviez la possibilit d'tudier l'original, vous comprendriez que l'artiste est parvenu  faire entrer dans la reprsentation un sens symbolique profond,
     qu'il a reproduit non pas un homme-arbre, ni mme la transformation de l'homme en arbre, mais prcisment et uniquement la transformation de l'arbre en homme. L'artiste a utilis l'ide contenue dans une vieille lgende pour reprsenter la naissance
     d'une nouvelle individualit. Le nouveau qui sort de l'ancien. La vie de la mort. La raison de la matire stagnante. La copie est absolument statique et tout ce qui y est reprsent existe en dehors du cours du temps. Mais l'original renferme le
     temps-mouvement! Le vecteur! La flche du temps, comme dirait Eddington!
        - Et o donc est l'original? demanda poliment Perets.
        Le Directeur eut un sourire.
        - L'original, naturellement, a t dtruit en tant qu'objet d'art ne permettant pas une double interprtation. La premire et la deuxime copie ont galement t dtruites par mesure de prcaution.
        M. Ah revint  la fentre et chassa du coude un pigeon qui se trouvait sur l'appui.
        - Bien. Nous avons parl des pigeons, pronona-t-il d'une voix nouvelle, en quelque sorte officielle. Votre nom?
        - Quoi?
        - Nom. Votre nom.
        - Pe... Perets.
        - Anne de naissance?
        - Trente...
        - Prcisment!
        - Mille neuf cent trente. Cinq mars.
        - Que faites-vous ici?
        - Employ surnumraire. Rattach au groupe de la Protection scientifique.
        - Je vous demande : que faites-vous ici? dit le Directeur en tournant vers Perets un regard aveugle.
        - Je... je ne sais pas. Je veux m'en aller.
        - Votre opinion sur la fort. Brivement.
        - La fort, c'est... J'ai toujours... Je... J'en ai peur et je l'aime.
        - Votre opinion sur l'Administration?
        - Il y a beaucoup de personnes estimables, mais...
        - a suffit.
        Le Directeur s'approcha de Perets, le prit par les paules et, le regardant droit dans les yeux, dit :
        - Ecoute, ami, laisse! Partie  trois? On appelle la secrtaire, tu as vu le morceau? C'est pas une femme, c'est les soixante-neuf positions runies! "Ouvrons, enfants, le Jeroboam de rserve!...", chanta-t-il d'une voix lourde. Hein? On l'ouvre?
     Laisse, j'aime pas. Compris? Qu'estce que tu en dis?
        Il sentait soudain l'alcool et le saucisson  l'ail, ses yeux louchaient vers la racine du nez.
        - On appelle l'ingnieur, Brandskougel, "Mon cher"  moi, continua-t-il en pressant Perets contre sa poitrine. Il connat de ces histoires... pas besoin de hors-d'oeuvre... On y va?
        - Evidemment, on peut, dit Perets, mais c'est que je...
        - Que tu quoi?
        - Monsieur Ah, je...
        - Laisse! Pas de monsieur avec moi! Kamarade! Compris?
        - Kamarade Ah, je suis venu vous demander...
        - Dem-m-an-an-de! Je ne te refuserai rien! Tu veux de l'argent? Tiens, en voil. Il y a quelqu'un qui ne te plat pas? Dis-le, on verra a! Alors?
        - N-non, je veux simplement m'en aller. Je n'arrive pas  partir, je suis arriv ici par hasard. Donnez-moi l'autorisation de partir. Personne ne veut m'aider, et je vous le demande  vous, en tant que Directeur...
        Ah libra Perets, arrangea sa cravate et sourit schement.
        - Vous faites erreur, Perets. Je ne suis pas le Directeur. Je suis le dlgu du Directeur pour les affaires du personnel. Excusez-moi, je vous ai quelque peu retenu. Par ici, s'il vous plat. Le Directeur va vous recevoir.
        Il ouvrit devant Perets une petite porte basse tout au fond de son bureau nu et fit un geste d'invite de la main. Perets toussota, lui adressa un signe de tte rserv et se baissa pour pntrer dans la pice suivante. Ce faisant, il eut
     l'impression de recevoir une lgre tape sur l'arrire-train. Au reste, il tait probable que ce, n'tait qu'une impression -  moins que M. Ab ne se soit un peu trop press de claquer la porte.
        La pice dans laquelle il se retrouva tait une copie conforme de la salle d'attente, la secrtaire elle-mme tait l'exacte copie de la premire secrtaire, mais elle lisait un livre intitul "Sublimation du gnie". Les fauteuils taient
     galement occups par des visiteurs ples munis de journaux et de revues. L aussi il y avait le professeur Kakadou qui souffrait cruellement de dmangeaisons nerveuses et Batrice Vakh, son carton brun sur les genoux. Tous les autres visiteurs, il
     est vrai, taient des inconnus et sous une copie de "L'exploit du traverseur de la fort Selivan" s'allumait et s'teignait rgulirement une brutale injonction : "SILENCE!" Et en effet personne ne parlait. Perets s'assit prcautionneusement tout au
     bord d'un fauteuil. Batrice Vakh lui adressa un sourire un peu crisp mais dans l'ensemble amical.
        Au bout d'une minute de silence tendu, une clochette tinta. La secrtaire posa son livre et dit :
        - Rvrend Lucas, on vous demande.
        Le Rvrend Lucas faisait peur  voir, et Perets se dtourna. Ce n'est rien, pensa-t-il en fermant les yeux. Je tiendrai. Il se souvint de cette pluvieuse soire d'automne o on avait apport dans l'appartement Esther - Esther qu'un voyou ivre
     venait d'gorger dans l'entre de la maison, les voisins qui s'accrochaient  lui et les clats de verre dans sa bouche - il avait bris le verre avec ses dents quand on lui avait apport de l'eau... Oui, pensat-il, le plus dur est pass...
        Son attention fut rveill par des bruits de grattements rpts. Il ouvrit les yeux et se retourna. Un fauteuil plus loin, le professeur Kakadou se grattait furieusement les aisselles de ses deux mains. Comme un singe.
        - A votre avis, faut-i1 sparer les filles et les garons? murmura d'une voix tremblante Batrice.
        - Je n'en sais rien, dit mchamment Perets. Batrice Vakh continuait  marmonner :
        - Une ducation complexe a videmment ses avantages, mais c'est l un cas particulier... Seigneur! s'exclama-t-elle d'une voix geignarde, il ne va pas me chasser? O pourrais-je aller? On m'a dj chasse de partout ; il ne me reste pas une paire
     de souliers convenables, tous mes bas ont fil et cette espce de poudre qui ne tient pas.
        La secrtaire posa la "Sublimation du gnie" et observa svrement :
        - Ne vous garez pas.
        Batrice Vakh se figea, terrifie. La petite porte basse s'ouvrit et un homme compltement ras se glissa dans la salle d'attente.
        - Est-ce qu'il y a un Perets ici? demanda-t-il d'une voix de stentor.
        - Je suis l, dit Perets en se levant d'un bond.
        - Dehors avec vos affaires! La voiture part dans dix minutes, allez, hop!
        - La voiture pour o? Pourquoi?
        - Vous tes Perets?
        - Oui...
        - Vous voulez partir, oui ou non?
        - Je voulais, mais...
        - Comme vous voudrez, rugit sur un ton excd l'homme ras, j'ai fait mon travail, je vous l'ai dit.
        Il disparut et la porte se referma. Perets se rua sur ses pas.
        - Arrire! lui cria la secrtaire, tandis que plusieurs mains agrippaient ses vtements. Perets se dbattit dsesprment et la veste se dchira.
        - La voiture, dehors! gmit-il.
        - Vous tes fou! dit la secrtaire, furieuse. O voulez-vous aller comme a? Vous avez une porte l, o il y a crit "Sortie".
        Des mains fermes guidrent Perets vers l'inscription "Sortie". Derrire la porte se trouvait une grande salle de forme polygonale dans laquelle s'ouvrait une multitude de portes. Perets se rua pour les essayer les unes aprs les autres.
        Un soleil clatant, des murs blancs aseptiques, des hommes en blouse blanche. Un dos nu, badigeonn de teinture d'iode. Une odeur de pharmacie. Ce n'tait pas a.
        L'obscurit, le ronronnement d'un projecteur cinmatographique. Sur l'cran quelqu'un qu'on tire en tous sens par les oreilles. Les visages blancs de spectateurs qui se tournent, mcontents. Une voix : "La porte! Fermez la porte!" Encore pas
     a...
        Perets traversa la salle en glissant sur le parquet.
        Une odeur de confiserie. Quelques personnes avec des cabas qui font la queue. Derrire la barrire de verre, des bouteilles de kfir tincelantes, des tartes et des gteaux resplendissants.
        - Messieurs, cria Perets, o est la sortie?
        - La sortie de quoi? demanda un vendeur grassouillet coiff d'une toque de cuisinier.
        - D'ici...
        - A la porte o vous tes.
        - Ne l'coutez pas, dit un petit vieux en s'adressant au vendeur. C'est juste un petit fut qui s'amuse  retarder la queue. Travaillez, ne faites pas attention  lui.
        - Mais je ne m'amuse pas, dit Perets. Ma voiture va partir...
        - Non, ce n'est pas lui, dit le vieillard quitable. L'autre, il demande toujours o sont les toilettes. O donc est votre voiture, disiez-vous, monsieur?
        - Dans la rue...
        - Dans quelle rue? demanda le vendeur. Il y a beaucoup de rues.
        - a m'est gal dans laquelle, je veux simplement sortir,  l'extrieur!
        - Non, dit le vieillard sagace, c'est bien lui. Il a seulement chang son rpertoire. Ne faites pas attention  lui...
        Perets regarda dsesprment autour de lui, revint dans la salle et poussa la porte  ct. Elle tait ferme. Une voix mcontente demanda :
        - Qui est l?
        - Je dois sortir! cria Perets. O est la sortie?
        - Attendez un instant.
        Il y eut un certain remue-mnage derrire la porte, un clapotis d'eau, des claquements de tiroirs qu'on renferme. La voix demanda :
        - Que voulez-vous?
        - Sortir! Je dois sortir!
        - Un instant.
        Une clef grina et la porte s'ouvrit. La pice tait plonge dans l'obscurit.
        - Entrez, dit la voix.
        Cela sentait le rvlateur. Les bras tendus devant lui, Perets fit quelques pas mal assurs.
        - Je n'y vois rien, dit-il.
        - Vous allez vous y faire, promit la voix. Avancez, ne restez pas comme a.
        Perets sentit qu'on le prenait par la manche pour le guider.
        - Signez ici, dit la voix.
        Un crayon fut gliss entre les doigts de Perets. Il distinguait maintenant dans la pnombre la vague blancheur d'une feuille de papier.
        - Vous avez sign?
        - Non. Il faut signer quoi?
        - N'ayez pas peur, ce n'est pas une condamnation  mort. Signez que vous n'avez rien vu.
        Perets signa  tout hasard. Il fut  nouveau fermement pris par la manche, guid  travers quelques portes tendues de rideaux, puis la voix demanda :
        - Vous tes nombreux?
        - Quatre, dit une voix qui semblait provenir de derrire la porte.
        - La file d'attente est forme? Je vais ouvrir la porte et faire sortir quelqu'un. Vous passerez un par un, sans parler et sans faire de plaisanteries. C'est clair?
        - Compris. Ce n'est pas la premire fois.
        - Personne n'a oubli de vtements?
        - Non, non. Faites sortir.
        La clef grina  nouveau. Perets fut presque aveugl par la lumire clatante, puis on le poussa au-dehors. Les yeux toujours ferms, il descendit quelques marches et comprit alors seulement qu'il se trouvait dans la cour intrieure de
     l'Administration. Des voix mcontentes crirent :
        - Alors, Perets, dpche-toi! Il va falloir attendre longtemps?
        Au milieu de la cour se trouvait un camion rempli d'employs du groupe de la Protection scientifique. Au volant, Kim faisait des signes furieux de la main. Perets courut jusqu'au camion et embarqua : il fut tir, hiss et jet au fond de la
     caisse. Aussitt le moteur rugit, le camion dmarra brutalement, quelqu'un marcha sur la main de Perets, quelqu'un s'croula sur lui de tout son poids, tout le monde se mit  s'poumoner et  rire aux clats, et ils partirent.
        Perets alluma une cigarette, s'assit sur sa valise et releva le col de sa veste. On lui tendit un manteau dans lequel il s'enveloppa avec un sourire reconnaissant. Le camion roulait de plus en plus vite et, bien que la journe ft chaude, le vent
     de la course transperait les vtements. Perets fumait, la cigarette abrite dans le creux de sa main, et regardait autour de lui. "Je m'en vais, pensait-il, je m'en vais. C'est la dernire fois que je te vois, mur. La dernire fois que je vous
     vois, cottages. Adieu, dcharge, j'ai laiss mes caoutchoucs quelque part chez toi. Adieu, mare, adieu, checs, adieu, kfir. Comme on se sent lger, vainqueur! Jamais plus je ne boirai de kfir. Jamais plus je ne m'installerai derrire un
     chiquier..."
        Les employs qui s'entassaient derrire la cabine, se tenant les uns aux autres et se protgeant mutuellement du vent, parlaient de choses abstraites.
        - C'est mathmatique, j'ai fait le calcul moi-mme. Si a continue comme a, dans cent ans il y aura dix employs pour chaque mtre carr de territoire et la masse globale sera telle que le rocher s'effondrera. Les besoins en moyens de transport
     pour l'acheminement du ravitaillement et de l'eau seront tels qu'il faudra installer un pont automobile entre l'Administration et le Continent. Les camions rouleront  quarante kilomtres  l'heure et  un mtre d'intervalle, et ils seront dchargs
     en marche... Non, je suis absolument certain que la direction pense ds maintenant  rglementer l'afflux des nouveaux employs. Rendez-vous compte, c'est impossible, le commandant de l'htel en a dj sept, et bientt un huitime. Et tous en bonne
     sant. Domarochinier pense qu'il faut faire quelque chose  ce sujet. Non, pas obligatoirement la strilisation, comme il le propose...
        - Quelqu'un a pu en parler, mais pas Domarochinier.
        - C'est bien pourquoi je dis que ce ne sera pas obligatoirement la strilisation...
        - Il parat que les congs annuels seront ports  six mois.
        Ils passrent devant le parc, et Perets se rendit compte tout  coup que le camion ne suivait pas la bonne route. Ils allaient bientt franchir les portes, prendre la corniche et descendre en bas de la falaise.
        - Dites-moi, o allons-nous? demanda-t-il,
        - Comment, o? Toucher la paye.
        - On ne va pas sur le Continent?
        - Sur le Continent, pour quoi faire? Le caissier est  la station biologique.
        - Alors vous allez  la station? Dans la fort?
        - Oui. Ceux de la Protection scientifique sont pays  la station biologique.
        - Mais moi, alors? demanda Perets, dcontenanc.
        - Tu seras pay aussi. Tu as droit  une prime... Au fait, tous les questionnaires sont remplis?
        Les employs se mirent en devoir de tirer de leurs poches des feuilles de papier imprim de diverses couleurs et dimensions.
        - Et vous, Perets, vous avez rempli votre questionnaire?
        - Quel questionnaire?
        - Comment, quel questionnaire? Le formulaire numro quatre-vingt-quatre.
        - Je n'ai rien rempli, dit Perets.
        - Seigneur, vous vous rendez compte! Perets n'a pas de papiers!
        - Pas grave. Il a probablement un laissez-passer...
        - Je n'ai pas de laissez-passer, dit Perets. Absolument rien. Juste ma valise et le manteau, l... Je ne comptais pas aller dans la fort, je voulais partir.
        - Et la visite mdicale? Les vaccinations?
        Perets secoua la tte. Le camion roulait maintenant sur la corniche, et Perets, le regard lointain, considrait la fort, ses strates poreuses  l'horizon, son bouillonnement d'orage fig, la toile d'araigne de brume poisseuse  l'ombre de la
     falaise.
        - S'il y a ce genre de choses, ce n'est pas pour rien, dit quelqu'un.
        - Mais enfin, tout de mme, il n'y a pas d'objectifs sur le chemin...
        - Et Domarochinier?
        - Quoi, Domarochinier, puisqu'il n'y a pas d'objectifs?
        - a, tu n'en sais rien. Et personne n'en sait rien. L'anne dernire Candide est parti en hlico sans papiers ; c'tait un type qui n'avait pas froid aux yeux. Et maintenant, o est-il?
        - Primo, ce n'tait pas l'anne dernire, mais bien avant. Secundo, il est mort, et c'est tout. A son poste.
        - Oui? et tu as vu la note de service?
        - C'est vrai. Il n'y en a pas eu.
        - Alors il n'y a mme pas  discuter. On l'a mis dans le bunker du poste de contrle, et il y est encore. Il remplit des questionnaires...
        - Comment a se fait, Pertchik, que tu n'aies pas rempli le questionnaire? Tu as peut-tre quelque chose de pas tout  fait clair...
        - Un instant, messieurs! La question est srieuse. Je propose que nous examinions le cas de l'employ Perets dans les rgles, pour ainsi dire, dmocratiques. Qui sera le secrtaire?
        - Domarochinier secrtaire!
        - Excellente proposition. Nous choisissons donc comme secrtaire d'honneur notre vnr Domarochinier. Je vois sur les visages que l'unanimit est faite. Et qui sera le secrtaire adjoint?
        - Vanderbild secrtaire adjoint!
        - Vanderbild? Mon dieu... On propose d'lire Vanderbild comme secrtaire adjoint. Y a-t-il d'autres propositions? Qui est pour? Contre? Abstentions? Hmm... Deux abstentions. Pourquoi vous abstenez-vous?
        - Moi?
        - Oui, oui. Vous, prcisment.
        - Je ne vois pas l'intrt. Pourquoi chercher  sortir les tripes  quelqu'un? a va dj assez mal pour lui comme a.
        - D'accord. Et vous?
        - C'est pas tes oignons.
        - Comme vous voudrez... Secrtaire adjoint, crivez : deux abstentions. Commenons. Qui veut prendre la parole le premier? Pas de candidats? Je commence donc. Employ Perets, rpondez  la question suivante. "Quelles distances avons-nous parcouru
     dans l'intervalle compris entre les annes vingt-cinq et trente : a)  pied, b) par voie de transport terrestre, c) par voie de transport arien?" Ne vous pressez pas, rflchissez. Vous avez un crayon et du papier.
        Perets prit docilement le crayon et le papier et chercha  se souvenir. Le camion tait agit par les cahots. Au dbut, tout le monde le regardait, puis ils en eurent assez et quelqu'un grommela :
        - Je n'ai pas peur de la surpopulation. Vous avez vu tout le matriel qu'il y a? Dans le terrain vague derrire les ateliers, vous avez vu? Et vous savez ce que c'est, comme matriel? En ralit, il est dans des caisses cloues, et personne n'a
     le temps de les ouvrir pour voir. Et vous savez ce que j'ai vu avant-hier soir? Je m'tais arrt pour fumer une cigarette, et tout  coup j'entends un grand bruit. Je me retourne et je vois la paroi d'une caisse, une norme, comme une maison, qui
     cde et qui s'ouvre comme un portail et il en sort une machine. Je ne vais pas vous la dcrire, vous comprenez pourquoi. Mais ce spectacle... Elle est reste l quelques secondes, elle a sorti un long tuyau avec au bout une sorte de truc tournant,
     comme pour inspecter tout autour, puis elle est rentre dans la caisse et le couvercle s'est referm. Je ne me sentais pas  l'aise et je n'en ai pas cru mes yeux. Mais ce matin je me suis dit : "Je vais tout de mme aller voir au " D "." J'y suis
     all, et je me suis senti tout glac : la caisse tait tout  fait normale, pas trace de fente, mais la paroi tait cloue DE L'INTERIEUR! Avec des clous brillants qui dpassaient  l'extrieur d'un bon doigt. Alors je me dis : "Pourquoi est-ce
     qu'elle est sortie? Et est-ce qu'elle est la seule? Peut-tre que la nuit elles vont toutes comme a... inspecter. Et pendant qu'on se proccupe de surpeuplement, en attendant elles nous prparent pour un de ces jours une nuit de la Saint-
     Barthlmy, et elles jetteront nos os du haut de la falaise. Et peut-tre mme pas des os, mais de la bouillie d'ossements..." Quoi? Non merci, mon cher, dis-le toi-mme  ceux du Gnie, si tu veux. Cette machine, je l'ai vue, mais comment savoir
     maintenant si on pouvait ou non la voir? Il n'y a pas de griffe sur les caisses...
        - Alors, Perets, vous tes prt?
        - Non, dit Perets, je n'arrive pas  me souvenir. C'tait il y a longtemps.
        - Etrange. Moi, par exemple, je me souviens trs bien. Six mille sept cent un kilomtres par voie ferre, soixante-dix mille cent cinquante-trois kilomtres par air (dont trois mille deux cent quinze pour raisons de ncessit personnelle), quinze
     mille sept kilomtres  pied. Et je suis plus vieux que vous. Etrange, trange, Perets... Bon... Passons au point suivant. Quels sont les jouets que vous prfriez quand vous tiez d'ge prscolaire?
        - Les tanks mcaniques, dit Perets en s'pongeant le front. Et les automitrailleuses.
        - Ah! ah! Vous vous en souvenez! Et c'tait avant d'aller  l'cole, en des temps, disons, beaucoup plus reculs. Bien que moins responsables, n'est-ce pas Perets? Oui. Donc, les tanks et les automitrailleuses... Point suivant. A quel ge avez-
     vous ressenti une attirance pour une femme, entre parenthses - pour un homme? L'expression entre parenthses concerne, en rgle gnrale, les femmes. Vous pouvez rpondre.
        - Il y a longtemps, dit Perets. a se passait il y a trs longtemps.
        - Prcisment!
        - Et vous? demanda Perets. Vous d'abord, et ensuite moi.
        Le prsident haussa les paules.
        - Je n'ai rien  cacher. Cela m'est arriv pour la premire fois  l'ge de neuf ans, un jour o on me baignait avec ma cousine... A vous maintenant.
        - Je ne peux pas, dit Perets. Je ne dsire pas rpondre  de telles questions.
        - Idiot, lui chuchota une voix  l'oreille. Invente quelque chose qui fasse srieux, et c'est tout. De quoi tu t'inquites? Qui va aller vrifier?
        - D'accord, dit Perets, soumis. C'tait  l'ge de dix ans, le jour o on m'a baign avec mon chien Mourka.
        - Trs bien! s'exclama le prsident. Et maintenant, numrez les maladies des membres infrieurs dont vous avez souffert.
        - Rhumatismes.
        - Et puis?
        - Claudication intermittente.
        - Trs bien. Et encore?
        - Rhume, dit Perets.
        - Ce n'est pas une maladie des membres infrieurs.
        - Je ne sais pas. Chez vous, peut-tre que non, mais chez moi c'est une maladie des membres infrieurs. J'avais les pieds tremps, et je me suis enrhum.
        - Admettons... Et ensuite?
        - a ne suffit pas?
        - Comme vous voudrez. Mais je vous prviens : plus il y en a, mieux a vaut.
        - Gangrne spontane, dit Perets. Suivie d'amputation. a a t la dernire maladie des membres infrieurs dont j'ai eu  souffrir.
        - a suffira, maintenant. Question suivante. Votre position philosophique, rapidement.
        - Matrialisme, dit Perets.
        - Quel genre de matrialisme, prcisment?
        - Emotionnel.
        - Je n'ai plus de questions  poser. Et vous, messieurs?
        Il n'y avait plus de questions. Les employs somnolaient ou parlaient entre eux, le dos tourn au prsident. Le camion roulait maintenant plus lentement. Il commenait  faire trs chaud et de la fort venait une odeur humide, une odeur puissante
     et dsagrable qui en temps normal ne parvenait pas jusqu' l'Administration. Le camion roulait moteur coup et l'on entendait au loin, tout au loin, un faible gargouillis de tonnerre.
        - Je suis tonn quand je vous considre, disait le secrtaire adjoint qui avait lui aussi tourn le dos au prsident. Il y a l une sorte de pessimisme morbide. L'homme est par nature optimiste, d'une part. D'autre part et surtout, vous ne
     croyez tout de mme pas que le Directeur pense moins que vous  toutes ces choses-l? Ce serait ridicule. Dans son dernier discours, le Directeur, s'adressant  moi, a voqu des perspectives grandioses. J'ai t tout bonnement transport
     d'enthousiasme, je n'ai pas honte de le reconnatre. J'ai toujours t optimiste, mais le tableau qu'il a fait... Si vous voulez le savoir, tout va tre dmoli, tous ces entrepts, ces cottages... Il y aura des btiments d'une splendeur aveuglante,
     en matriaux transparents et semi-transparents, des stades, des piscines, des jardins suspendus, des buvettes en cristal! Des escaliers qui monteront  l'assaut du ciel! De belles femmes  la taille flexible,  la peau lastique et bronze! Des
     bibliothques! Des muscles! Des laboratoires! Pleins de soleil et de lumire! Des horaires libres! Des automobiles, des hydroglisseurs, des dirigeables! Des runions contradictoires, l'instruction pendant le sommeil, le cinma en relief... Aprs
     leurs heures de travail, les collaborateurs pourront aller dans les bibliothques, mditer, composer des mlodies, jouer de la guitare et d'autres instruments, sculpter le bois, se lire leurs vers!...
        - Et toi, qu'est-ce que tu feras?
        - De la sculpture sur bois.
        - Et quoi encore?
        - Ecrire des vers. On m'apprendra  crire des vers, j'ai une bonne criture.
        - Et moi, qu'est-ce que je ferai?
        - Tout ce que tu voudras, dit gnreusement le secrtaire adjoint. Sculpter le bois, crire des versCe que tu voudras.
        - Je ne veux pas sculpter le bois. Je suis mathmaticien.
        - Tant mieux pour toi! Alors tu pourras faire des mathmatiques jusqu' plus soif!
        - Je fais dj des mathmatiques jusqu' plus soif.
        - Maintenant tu reois un salaire pour a. Idiot. Tu pourras sauter de la tour  parachute.
        - Pourquoi?
        - Comment, pourquoi? C'est intressant...
        - M'intresse pas.
        - Alors qu'est-ce que tu veux faire? Il n'y a rien d'autre que les mathmatiques qui t'intresse?
        - Oui, rien d'autre peut-tre... Tu travailles toute la journe, et le soir tu es si abruti que tu ne t'intresses plus  rien d'autre.
        - C'est simplement que tu as un esprit born. a fait rien, on te le dveloppera. On te trouvera des talents, tu te mettras  composer de la musique, ou  sculpter quelque chose...
        - Composer de la musique, ce n'est pas le problme. Mais pour trouver des auditeurs...
        - Moi, je t'couterai avec plaisir... Perets, voil...
        - C'est seulement ce que tu crois. Tu ne m'couteras pas. Et tu ne composeras pas de vers. Tu donneras quelques entailles dans ton bout de bois, et puis tu iras aux putes. Ou bien tu te saouleras. Je te connas. Et je connais tout le monde ici.
     Vous vous tranerez de la buvette en cristal au buffet en diamant. Surtout si l'horaire est libre. Je n'ose mme pas penser  ce qui se passerait si on vous donnai; la libert d'horaire.
        - Tout homme est un gnie en quelque chose, rpliqua le secrtaire adjoint. Il faut seulement trouver ce qu'il y a de gnial en lui. Nous n'en avons mme pas l'ide, mais je suis peut-tre un gnie de la cuisine et toi, mettons, un gnie de la
     pharmacie, mais ce ne sont pas nos occupations et nous montrons mal ce qu'il y a en nous. Le Directeur a dit qu' l'avenir il y aura des spcialistes qui s'occuperont de a, qu'ils chercheront  dcouvrir nos virtualits caches.
        - Tu sais, les virtualits, ce n'est pas quelque chose de trs clair. Je ne dis pas le contraire, peut-tre qu'il y a rellement du gnie en chacun de nous. Mais que faire si ce gnie ne peut trouver  s'appliquer que dans un pass recul ou un
     futur lointain, alors que, dans le prsent, il n'est mme pas considr comme du gnie, que tu l'aies manifest ou non? C'est bien, videmment, si tu te rvles un gnie de la cuisine. Mais comment reconnatrat-on que tu es un cocher de gnie,
     Perets un tailleur de pointes de silex de gnie, et moi le gnial dcouvreur d'un champ X dont personne ne sait rien et qui ne sera connu que dans dix ans... C'est alors, comme disait le pote, que se tournera vers nous la face noire du loisir...
        - Eh, les gars, dit quelqu'un, on a rien pris  bouffer avec nous. Le temps d'arriver, de toucher l'argent...
        - Stoan s'en occupera.
        - Et comment, que Stoan s'en occupera! Ils en sont aux rations, chez eux.
        - Et ma femme qui me donnait des sandwiches!...
        - Tant pis, on verra bien, on est dj  la barrire.
        Perets tendit le cou. Devant se dressait le mur jaune-vert de la fort, et la route s'y enfonait comme un fil dans un tapis persan. Le camion dpassa une pancarte de contre-plaqu o l'on Usait :
        "ATTENTION! RALENTISSEZ! PREPAREZ VOS PAPIERS!"
        On voyait dj la barrire baisse, l'abri-champignon  ct, et plus  droite, les barbels, les protubrances blanches des isolateurs et les treillis des miradors avec leurs projecteurs. Le camion s'arrta. Tout le monde se mit  regarder le
     garde qui, debout, les jambes croises, un fusil sous le bras, tait en train de somnoler sous l'abri-champignon. Une cigarette teinte pendait  sa lvre et tout autour de lui le terrain tait jonch de mgots. A ct de la barrire se dressait un
     poteau couvert de pancartes :
        "ATTENTION, FORET"
        "PRESENTER SON LAISSEZ-PASSER OUVERT!"
        "DEFENSE DE CONTAMINER!"
        Le chauffeur klaxonna discrtement. Le garde ouvrit les yeux, jeta un regard embrum autour de lui, puis quitta son abri et vint faire le tour de la voiture.
        - Vous avez l'air d'tre beaucoup, l-dedans, dit-il d'une voix sifflante. Vous venez pour les sous?
        - C'est cela, dit obsquieusement l'ex-prsident.
        - Bien, c'est une bonne chose, dit le garde. Il fit le tour du camion, grimpa sur le marchepied, jeta un regard dans la caisse et ajouta sur
        un ton de reproche :
        - Oh l l, ce que vous tes nombreux. Et vos mains, elles sont propres?
        - Propres! rpondirent en choeur les employs. Quelques-uns exhibrent mme leurs mains.
        - Tout le monde les a propres?
        - Tout le monde!
        - a va, dit le garde.
        Il passa la moiti du corps dans la cabine et on l'entendit dire :
        - Qui est le chef? C'est vous, le chef? Il y en a combien? Ah-ah... Tu mens pas? C'est quel nom? Kim? Bon, coutez, Kim, j'inscris ton nom... Salut Voldemar! Tu continues  rouler?... Moi, je monte toujours la garde. Montre ta carte... Allons
     quoi, t'excite pas, montre un peu que je voie... En rgle, la carte, sinon je te... Qu'est-ce que tu as  crire des numros de tlphone sur ta carte? Attends un peu... C'est qui cette Charlotte? Ah! je vois. Donne, je vais la noter aussi... Bon,
     merci. Allez-y, vous pouvez passer.
        Il sauta du marchepied, faisant voler la poussire avec ses bottes, alla  la barrire et pesa sur le contrepoids. La barrire se leva lentement, les caleons qui la garnissaient tombrent dans la poussire. Le camion s'branla.
        Dans la caisse, tout le monde s'tait remis  faire du vacarme, mais Perets n'entendait pas. Il entrait dans la fort. La fort se rapprochait, s'avanait, se faisait de plus en plus haute, pareille  une vague de l'ocan, et soudain elle
     l'engloutit. Il n'y eut plus de soleil ni de ciel, d'espace ni de temps, la fort avait pris leur place. Il n'y avait plus qu'un dfil de teintes sombres, un air pais et humide, des senteurs tranges, comme une odeur de graillon, et un arrire-
     got acre dans la bouche. Seule l'oue n'tait pas touche : les bruits de la fort taient touffs par le hurlement du moteur et le bavardage des employs. Ainsi voici la fort, se rptait Perets, me voici dans la fort, se rptait-il
     stupidement. Pas au-dessus, en observateur, mais  l'intrieur, participant. Je suis dans la fort. Quelque chose de frais et humide toucha son visage, le chatouilla, se dtacha et tomba lentement sur ses genoux. Il regarda : c'tait un filament
     long et fin provenant d'un vgtal, ou peut-tre d'un animal,  moins que ce ne ft simplement un attouchement de la fort, geste d'accueil amical ou palpation souponneuse ; il ne fit pas un geste vers le filament.
        Et le camion continuait sa route victorieuse. Le jaune, le vert et le brun se retiraient, soumis, loin en arrire, tandis que sur les bas-cts se tranaient en dsordre les colonnes de l'arme d'invasion, vtrans oublis, noirs bulldozers
     cabrs aux boucliers rouilles furieusement levs, tracteurs  demi enfouis dans la terre, chenilles serpentant, inanimes, sur le sol, camions sans roues et sans vitres - tous morts, abandonns  jamais, mais continuant  diriger hardiment vers
     l'avant, vers les profondeurs de la fort leurs radiateurs dfoncs et leurs phares clats. Et tout autour la fort remuait, tremblait et se louait, changeait de couleur, vibrante et enflamne, trompait la vue en avanant et reculant, embrouillait,
     se moquait et riait, la fort tait tout entire insolite, indescriptible et coeurante.



                                                                                                                               IV


        Perets ouvrit la portire du tout-terrain et regarda vers les broussailles. Il ne savait pas ce qu'il devait voir. Quelque chose qui ressemblerait  du kissel nausabond. Quelque chose d'extraordinaire, d'impossible  dcrire. Mais ce qu'il y
     avait de plus extraordinaire, de plus inimaginable, de plus impossible dans ces broussailles, c'taient les gens, et c'est pourquoi Perets ne vit qu'eux. Ils s'approchaient du tout-terrain, minces et souples, lgants et assurs, ils marchaient
     lgrement, sans faire de faux pas, choisissant immdiatement et srement l'endroit o poser le pied et ils faisaient semblant de ne pas remarquer la fort, d'y tre comme chez eux. Ils faisaient comme si elle leur appartenait dj, et il est mme
     probable qu'ils ne faisaient pas semblant mais qu'ils le croyaient vraiment, alors que la fort tait suspendue au-dessus de leurs ttes, riant silencieusement et tendant des myriades de doigts moqueurs, feignant habilement d'tre une amie
     familire, soumise et simple - d'tre leur. En attendant. Pour un temps...
        - Elle est vraiment pas mal, cette bonne femme - Rita, disait l'ex-chauffeur Touzik.
        Il tait  ct du tout-terrain, ses jambes un peu torses largement cartes, retenant entre ses cuisses une moto rlante et tremblante.
        - Je devrais arriver a me la faire, mais il y a ce Quentin... Il la suit de prs.
        Quentin et Rita s'approchrent et Stoan quitta le volant pour aller  leur rencontre.
        - Alors, comment va-t-elle? demanda Stoan.
        - Elle respire, dit Quentin en fixant sur Perets un regard scrutateur. Quoi, les sous sont arrivs?
        - C'est Perets, dit Stoan. Je vous ai racont.
        Rita et Quentin sourirent  Perets. Il n'avait pas eu le temps de les examiner, et Perets pensa fugitivement qu'il n'avait jamais vu de femme aussi trange que Rita ni d'homme aussi malheureux que Quentin.
        - Bonjour, Perets, dit Quentin en continuant  sourire tristement. Vous tes venu voir? Vous n'aviez jamais vu avant?
        - Je ne vois toujours pas, dit Perets.
        Il ne faisait pas de doute que cette tranget et ce malheur taient attachs l'un  l'autre par des liens indfinissables mais extrmement solides.
        Rita leur tourna le dos et alluma une cigarette.
        - Mais ne regardez pas l, dit Quentin. Regardez tout droit, tout droit! Vous ne voyez pas?
        Alors, Perets vit et oublia aussitt les gens. C'tait apparu comme l'image latente sur un papier photo, comme une silhouette dans une devinette enfantine du type "O est cach le chasseur?", et une fois qu'on l'avait trouve, on ne pouvait plus
     la perdre de vue. C'tait tout prs, a commenait  une dizaine de pas des roues du tout-terrain et du sentier. Perets avala convulsivement sa salive.
        Une colonne vivante s'levait vers les couronnes des arbres, un faisceau de fils transparents, poisseux, brillants, qui se tordaient et se tendaient, un faisceau qui perait le feuillage dense et s'lanait encore plus haut, vers les nuages. Et
     il tait n du cloaque gras, du cloaque bouillonnant, empli de protoplasme, vivant, actif, gonfl des bulles d'une chair primitive qui se formait fbrilement et se dcomposait aussitt, dversant les produits de sa dcomposition sur les rives
     plates, crachant une bave gluante... Et tout d'un coup, comme si d'invisibles filtres acoustiques avaient t mis en circuit, la voix du cloaque se fit entendre au milieu du rle de la moto : bouillonnement, clapotis, sanglots, gargouillis, longs
     gmissements marcageux ; et en mme temps s'avanait un vritable mur d'odeurs : odeur de viande crue et suintante, de sanie, de bile frache, de srum, de colle chaude - et ce fut seulement alors que Perets vit les masques  oxygne suspendus sur
     la poitrine de Rita et Quentin, et aperut Stoan qui, avec une grimace de dgot, portait  son visage l'embouchure du masque. Mais lui-mme ne tenta pas de mettre le masque, comme s'il esprait que les odeurs lui raconteraient ce que ni ses yeux,
     ni ses oreilles ne lui avaient racont...
        - a pue chez vous, dit Touzik. Comme  la morgue...
        Et Quentin dit  Stoan :
        - Tu devrais dire  Kim de se remuer un peu pour les rations. On a un poste de travail insalubre. On a droit  du lait, du chocolat...
        Rita fumait pensivement rejetant la fume par ses fines narines mobiles.
        Autour du cloaque, les arbres attentifs se penchaient sur ses bords, tremblants ; toutes leurs branches taient tournes du mme ct et flchissaient sur la masse bouillonnante, laissant passer d'paisses lianes moussues que le cloaque
     accueillait en lui, dpouillait de leur substance et s'assimilait, de la mme manire qu'il pouvait dissoudre et transformer en sa propre chair tout ce qui l'entourait...
        - Pertchik, dit Stoan, n'carquille pas les yeux comme a, tu vas les perdre.
        Perets sourit, mais il savait  quel point son sourire paraissait contraint.
        - Et pourquoi as-tu pris la moto? demanda Quentin.
        - Pour le cas o on resterait embourb. Ils suivent le chemin, moi j'aurais une roue sur la piste et l'autre dans l'herbe et la moto suivra. Si on s'embourbe, Touzik saute sur la moto et va chercher un tracteur.
        - Vous vous embourberez forcment, dit Quentin.
        - Evidemment, qu'on s'embourbera, dit Touzik. C'est une ide bte, je vous l'ai dit tout de suite.
        - Toi, mets-y un peu une sourdine, lui dit Stoan. Tu es pas pour grand-chose dans l'histoire. Puis, s'adressant  Quentin :
        - a commence bientt? Quentin consulta sa montre.
        - Voyons... Maintenant il met bas toutes les quatre-vingt-sept minutes. Donc il reste... il reste... il reste rien du tout. Regarde, il a dj commenc.
        Le cloaque mettait bas. Des chiots. Par petites secousses impatientes et convulsives, il avait commenc  expulser l'un aprs l'autre sur ses rives plates des morceaux d'une pte blanchtre, agite de brefs frissons, qui roulaient sur la terre,
     aveugles et sans dfense, puis se figeaient sur place, s'aplatissaient, tiraient des simulacres de pattes prudents et commenaient  se mouvoir d'une manire raisonne, encore inquiets et dsordonns dans leurs mouvements, mais tous suivant une
     mme direction, une direction bien dtermine : tantt ils se heurtaient, tantt ils s'cartaient l'un de l'autre, mais tous ils suivaient la mme direction, la mme ligne qui partait de la matrice pour s'enfoncer loin dans la broussaille, unique
     flot blanchtre de fourmis gantes, maladroites et glaireuses...
        - Par ici, c'est tout du marcage, disait Touzik. Tu vas tre si bien coll qu'il n'y aura pas un tracteur qui pourra t'en sortir. Tous les cbles casseront.
        - Et si tu venais avec nous? dit Stoan  Quentin.
        - Rita est fatigue.
        - Eh bien! Rita n'a qu' rentrer chez elle, et nous on y va... Quentin hsitait.
        - Qu'est-ce que tu en penses, Ritotchka? demanda-t-il.
        - Oui, je rentre  la maison, dit Rita.
        - C'est bien, dit Quentin. Nous, on y va, d'accord? On reviendra vite. On en a pas pour longtemps, pas vrai Stoan?
        Rita jeta son mgot et, sans dire au revoir, prit le chemin de la station. Quentin pitina quelques instants, indcis, puis dit doucement  Perets :
        - Permettez... que je passe...
        Il se glissa sur la banquette arrire et  ce moment la moto rugit effroyablement, chappa au contrle de Touzik, fit un grand bond en hauteur et fila droit vers le cloaque.
        - Arrte! cria Touzik, accroupi. O vas-tu? Tout le monde tait fige sur place. La moto vola sur une motte de terre, hurla sauvagement, se cabra et tomba dans le cloaque. Tous s'avancrent. Il sembla  Perets que le protoplasme s'tait incurv
     sous la moto, comme pour amortir la chute, l'avait accueillie, silencieusement et doucement, puis s'tait referm sur elle. La moto s'tait tue.
        - Abruti par l'alcool! dit Touzik  Stoan. Qu'est-ce que tu as encore fait?
        Le cloaque tait maintenant une gueule qui suait, qui dgustait, qui se dlectait, qui tournait et retournait en elle la motocyclette comme une personne le fait d'un gros caramel qu'elle roule de la langue d'une joue  l'autre. La moto
     tourbillonnait dans la masse cumante, disparaissait, reparaissait, agitant dsesprment les cornes de son guidon, et paraissait plus petite  chacune de ses apparitions : sa structure de mtal s'tiolait, devenait transparente, comme une mince
     feuille de papier, au point qu'on voyait maintenant vaguement apparatre  travers elle les entrailles du moteur, puis elle se disloqua, les pneus disparurent, la moto plongea une dernire fois et on ne la revit plus.
        - Elle a t bouffe, dit Touzik avec une joie idiote.
        - Abruti par l'alcool, rpta Stoan, tu me le paieras. Tu en as pour toute ta vie  payer.
        - Bon, a va, dit Touzik. Mais qu'est-ce que j'ai fait? J'ai tourn la poigne des gaz dans le mauvais sens (il s'adressait maintenant  Perets), et elle m'a chapp. Vous comprenez, PAN Perets, je voulais un peu rduire les gaz, pour que a
     fasse un peu moins de vacarme, et puis j'ai pas tourn du bon ct. Je suis pas le premier et je serai pas le dernier. D'ailleurs c'tait une vieille moto... Donc je m'en vais. (Il s'adressait  nouveau  Stoan.) J'ai plus rien  faire ici? Je
     rentre chez moi.
        - Qu'est-ce que tu regardes comme a? dit soudain Quentin avec une telle expression que Perets eut un mouvement de recul involontaire.
        - Qu'est-ce que a peut te faire? dit Touzik. Je regarde o je veux.
        Il regardait en direction du sentier, vers l'endroit o, sous la vote paisse d'un vert jauntre, dansait encore, s'loignant peu  peu, la cape orange de Rita.
        - Non, laissez-moi, dit Quentin  Perets. Je vais m'expliquer avec lui.
        - O vas-tu, mais o tu vas? bredouilla Stoan. Calme-toi, Quentin...
        - Comment, que je me calme! Il y a longtemps que j'ai vu o il veut en venir!
        - Ecoute, fais pas l'enfant... Mais arrte, calme-toi!
        - Lche-moi, lche-moi, je te dis!
        Ils s'agitaient bruyamment  ct de Perets, le bousculant des deux cts. Stoan tenait fermement Quentin par la manche et par un pan de la veste tandis que ce dernier, rouge et suant, sans quitter Touzik des yeux, essayait d'une main de se
     librer de l'treinte de Stoan et de l'autre pesait de toutes ses forces sur Perets pou- pouvoir l'enjamber. Il tirait par saccades et  chaque fois se dgageait un peu plus de sa veste. Perets saisit une occasion de sauter du tout-terrain. Touzik
     continuait  suivre du regard Rita, la bouche entrouverte, l'oeil humide et caressant.
        - Qu'est-ce qu'elle a  porter un pantalon, dit-il  Perets. Elles ont trouv a maintenant, le pantalon...
        - Ne le dfends pas! criait Quentin de la voiture. C'est pas du tout un neurasthnique sexuel, mais un vulgaire salaud! Enlve-toi, ou tu vas prendre aussi!
        - Avant il y avait ces jupes, dit rveusement Touzik. Un morceau d'toffe qu'elles s'enroulaient autour avec une pingle pour le tenir. Alors moi, je prenais l'pingle et...
        Si cela s'tait pass dans le parc... Si cela s'tait pass  l'htel,  la bibliothque ou dans la salle des actes... Et cela s'tait pass - dans le parc,  la bibliothque et mme dans la salle des actes au cours de l'expos de Kim : "Ce que
     tout travailleur de l'Administration doit savoir sur les mthodes de la statistique mathmatique." Et maintenant la fort voyait et entendait tout cela - les cochonneries salaces qui faisaient briller les yeux de Touzik, la face empourpre de
     Quentin  la portire de la voiture, les bredouillements stupides, bovins, insupportables de Stoan  propos du travail, de la responsabilit, de la btise le claquement des boutons arrachs sur les glaces de la cabine... Et on ne savait pas ce
     qu'elle pensait ce tout cela, si elle avait peur, si elle en riait, si cela la dgotait...
        - ..., disait avec dlectation Touzik.
        Et Perets le frappa. Il atteignit, semble-t-il, la pommette, il y eut un craquement et il se luxa un doigt. Touzik porta la main  sa pommette et regarda Perets, l'air abasourdi.
        - Il ne faut pas, dit fermement Perets. Pas ici. Il ne faut pas.
        - Je ne dis rien, dit Touzik en haussant les paules. Ce qu'il y a, c'est que je n'ai plus rien  faire ici, il y a plus de moto, vous voyez bienAlors qu'est-ce que je pourrais bien faire ici?
        Quentin s'enquit  voix haute :
        - Il t'a mis sur la gueule?
        - Oui, dit Touzik, dpit. Sur la pommette, en plein sur l'os... Heureusement qu'il m'a pas eu  l'oeil.
        - Tu l'as vraiment eu sur la gueule?
        - Oui, dit fermement Perets. Parce qu'ici, il ne faut pas.
        - Alors on s'en va, dit Quentin en se renversant sur son sige.
        - Touz, dit Stoan, grimpe dans la voiture. Si on s'embourbe, tu nous aideras  tirer.
        - J'ai un pantalon neuf, objecta Touzik. Si vous voulez, je prendrai plutt le volant.
        On ne lui rpondit pas ; il grimpa sur le sige arrire et s'assit  ct de Quentin. Perets prit place  ct de Stoan et ils partirent.
        Les chiots avaient dj parcouru pas mal de chemin, mais Stoan, qui guidait avec beaucoup d'adresse les roues droites sur le sentier et les gauches sur la mousse abondante, les rattrapa et commena  les suivre en faisant prudemment patiner
     l'embrayage. "Vous allez cramer l'embrayage", dit Touzik. Puis il se tourna vers Quentin et commena  lui expliquer qu'il n'y avait aucun mal dans son esprit, que de toute faon il n'avait plus de moto, a lui tait gal , tandis qu'un homme, c'est
     un homme et si tout est normal chez lui, il reste un homme, fort ou pas fort, c'tait gal... "On t'avait dj tap sur la gueule?" demandait Quentin. "Non, mais dis-moi, toi, sans mentir, a t'est dj arriv ou non?", demandait-il  intervalles
     rguliers, en interrompant Touzik. "Non, rpondait celui-ci, non, attends, finis d'abord de m'couter..."
        Perets frottait doucement son doigt enfl et regardait les chiots. Les enfants de la fort. Ou peut-tre les serviteurs de la fort. Ou encore les excrments de la fort... Ils cheminaient lentement, infatigablement, en colonne, les uns  la
     suite des autres, comme s'ils coulaient  la surface de la terre, entre les troncs d'arbres pourris, les fondrires, les mares d'eau dormante, dans l'herbe haute, au milieu des buissons piquants. Le sentier disparaissait, s'enfonait dans une boue
     odorante, se cachait sous les couches de champignons gris et durs qui se brisaient en craquant sous les roues, puis reparaissait, et les chiots qui le suivaient toujours restaient blancs, propres, lisses : pas un grain de poussire ne se collait 
     eux, pas un piquant ne les blessait et la boue noire et poisseuse ne les tachait pas. Ils coulaient avec une dtermination obtuse et inhumaine, comme s'ils suivaient une route familire de tous temps connue. Ils taient quarante-trois.
        "Je brlais d'tre ici et maintenant j'y suis, je vois enfin la fort de l'intrieur, et je ne vois rien. J'aurais pu imaginer tout a en restant  l'htel, dans ma chambre nue avec ses trois lits vides, tard le soir, quand on n'arrive pas 
     s'endormir, quand tout est calme et que soudain au milieu de la nuit il y a ce mouton sur le chantier qui commence son vacarme en enfonant les pilots. Evidemment, tout ce qu'il y a ici, dans la fort, j'aurais pu l'imaginer : les ondines, les
     arbres errants, ces chiots, qui se transforment soudain en Selivan le traverseur de la fort - tout ce qu'il y a de plus absurde, de plus sacr. Et tout ce qu'il y a dans l'Administration, je peux l'inventer et me l'imaginer. J'aurais pu rester chez
     moi et imaginer tout cela couch sur le divan avec la radio  ct de moi, en coutant du jazz symphonique et des voix qui parlent des langues inconnues. Mais cela ne veut rien dire. Voir sans comprendre, c'est la mme chose qu'imaginer. Je vis, je
     vois et je ne comprends pas, je vis dans un monde que quelqu'un a imagin, sans prendre la peine de me l'expliquer. Et peut-tre aussi de se l'expliquer  lui-mme. La maladie de la comprhension, pensa soudain Perets. Voil de quoi je souffre. La
     maladie de la comprhension."
        II se pencha  la portire et appliqua son doigt endolori sur la paroi froide. Les chiots ne prtaient aucune attention au tout-terrain. Ils ne souponnaient probablement mme pas son existence. Il manait d'eux une odeur forte et dsagrable,
     leur enveloppe paraissait maintenant transparente et sous elle on voyait comme des ombres se dplacer par vagues.
        - Si on en attrapait un? proposa Quentin. C'est trs simple, on l'enveloppe dans ma veste et on l'emporte au laboratoire.
        - a en vaut pas la peine, dit Stoan.
        Quentin :
        - Pourquoi? De toute faon, il faudra bien un un jour en attraper un.
        Stoan :
        - a me fait un peu peur. D'abord, s'il crve, il faudra faire un rapport crit  Domarochinier...
        Touzik :
        - Nous, on les faisait cuire. a me plaisait pas, mais les autres disaient que c'tait bon. Un peu comme du lapin, mais moi, le lapin, je supporte pas, pour moi le lapin et le chat c'est le mme genre de salet. a me dgote...
        Quentin :
        - J'ai remarqu une chose, leur nombre est toujours un nombre premier : treize, quarantetrois, quarante-sept...
        Stoan :
        - Tu dis des btises. J'en ai rencontr dans la fort des groupes de six, de douze...
        Quentin :
        - Dans la fort, je dis pas ; aprs, ils forment des groupes qui vont chacun de leur ct. Mais quand le cloaque met bas, c'est toujours un nombre premier, tu peux vrifier dans la revue, j'ai enregistr toutes les portes...
        Touzik :
        - Et une autre fois, avec les autres, on avait attrap une fille du pays, a avait t un sacr rire...
        Stoan :
        - Eh bien! cris un article.
        Quentin :
        - C'est dj fait. a va me faire le quinzime...
        Stoan :
        - Moi j'en suis  dix-sept. Plus un sous presse. Et tu as choisi qui, comme co-auteur?
        Quentin :
        - Je ne sais pas encore. Kim recommande le manager, il dit qu'actuellement le transport c'est primordial, mais Rita me conseille le commandant.
        Stoan :
        - Surtout pas le commandant.
        Quentin :
        - Pourquoi?
        Stoan :
        - Ne prends pas le commandant. Je ne peux rien te dire, mais penses-y.
        Touzik :
        - Le commandant coupait le kfir avec du liquide de frein. C'tait quand il tait responsable du salon de coiffure. Alors avec les autres, on avait jet une poigne de punaises dans son appartement.
        Stoan :
        - On dit qu'il va y avoir une note de service. Tous ceux qui auront moins de quinze articles suivront un traitement.
        Quentin :
        - Ah! oui, leurs traitements spciaux, je les connais. Sale coup. Les cheveux s'arrtent de pousser et tu pues du bec pendant un an...
        " Chez moi, pensait Perets. Il faut que je rentre chez moi au plus vite. Je n'ai plus rien  faire ici." Puis, il s'aperut que la composition de la colonne des chiots s'tait modifie. Il compta : trente-deux chiots avaient continu tout droit,
     tandis que onze, rangs eux aussi en colonne, avaient tourn  gauche pour descendre vers l'tendue d'eau sombre et immobile qui tait apparue entre les arbres,  trs peu de distance du tout-terrain. Perets vit le ciel bas et brumeux, les contours
     vaguement bauchs du rocher de l'Administration  l'horizon. Les onze chiots se dirigeaient avec dtermination vers l'eau. Stoan fit taire le moteur et ils descendirent tous pour regarder les chiots passer par-dessus une souche tordue qui se
     trouvait tout au bord de l'eau et se laisser tomber lourdement les uns aprs les autres dans le lac.
        - Ils coulent, dit avec tonnement Quentin. Ils se noient.
        Stoan prit une carte et l'tala sur le capot.
        -C'est bien a, dit-il. Le lac n'est pas indiqu. Ici il y a un village qui est marqu, mais pas de lac... Voil, il y a crit : < Vill. Aborig. Soixantedix fraction onze."
        - C'est toujours comme a, dit Touzik. Qui se sert d'une carte ici dans la fort? Primo, toutes les cartes racontent des salades, et deuxio, ici elles servent  rien. L il y a par exemple aujourd'hui une route, demain une rivire, aujourd'hui un
     marais et demain ils mettront des barbels et un mirador. Ou bien on tombera sur un entrept.
        - a me dit pas grand-chose de continuer, dit Stoan en s'tirant. a suffit peut-tre pour aujourd'hui?
        - Evidemment, a suffit, dit Quentin. Perets a encore sa paye  toucher. On retourne  la voiture.
        - Faudrait des jumelles, dit soudain Touz en fixant avidement le lac, une main en visire audessus de ses yeux. Il me semble qu'il y a une bonne femme qui se baigne l-bas.
        Quentin s'arrta.
        - O?
        - Nue, dit Touzik. Parole, elle est nue. Sans rien dessus.
        Quentin blmit soudain et se prcipita  toutes jambes vers la voiture.
        -O tu la vois? demanda Stoan.
        - L-bas, sur l'autre rive...
        - Il n'y a rien du tout l-bas, siffla Quentin.
        Il tait debout sur le marchepied et explorait avec les jumelles la rive oppose. Ses mains tremblaient.
        - Sale baratineur... tu veux encore prendre sur la gueule... Rien du tout l-bas! rpta-t-il en tendant les jumelles  Stoan.
        - Comment a, rien! dit Touzik. Je suis tout de mme pas bigleux, chez moi on m'appelle ilde-lynx...
        - Attends un peu, attends un peu, arrache pas, lui dit Stoan. Qu'est-ce que c'est que cette manie d'arracher des mains...
        - Rien du tout l-bas, marmonna Quentin. Tout a c'est de la blague... Il raconte n'importe quoi...
        - Je sais ce que c'est, dit Touzik. C'est une ondine. Comme je vous le dis.
        Perets tressaillit.
        - Donnez-moi les jumelles, dit-il trs vite.
        - On voit rien, dit Stoan en lui tendant les jumelles.
        - Vous tes bien tomb, si vous le croyez, marmonna Quentin qui commenait  se rassrner.
        - Parole, elle tait l, dit Touzik. Elle a d plonger. Tout  l'heure, elle ressortira.
        Perets colla les jumelles  ses yeux. Il ne s'attendait pas  voir quelque chose : c'et t trop simple. Et il ne vit rien. Il n'y avait que l'tendue plate du lac, la rive lointaine, envahie par la fort, et la silhouette du rocher de
     l'Administration audessus de la crte dentele des arbres.
        - Comment tait-elle? demanda-t-il.
        Touzik commena  dcrire en dtail, en s'aidant de ses mains, comment elle tait. Ce qu'il dcrivait tait trs allchant, et racont avec beaucoup de passion, mais ce n'tait pas ce que voulait Perets.
        - Oui, bien sr, dit-il. Oui... Oui...
        "Peut-tre est-elle alle  la rencontre des chiots", pensait-il, secou sur le sige arrire au ct d'un Quentin rembruni, tout en regardant les oreilles de Touzik qui s'agitaient en mesure - Touzik tait en train de mchonner quelque chose.
     Elle est sortie du calice de la fort, blanche, froide, assure, et elle est entre dans l'eau, dans l'eau familire, entre dans le lac comme j'entre dans la bibliothque ; elle s'est plonge dans le crpuscule vert et mouvant et elle a nag  la
     rencontre des chiots, et maintenant elle les a dj rencontrs au milieu du lac, au fond, et elle les a emmens quelque part, pour quelqu'un, pour quelque but. Et de nouveaux vnements se prpareront dans la fort, et peut-tre,  de nombreux
     milles d'ici, se produira ou commencera  se produire quelque chose d'autre : au milieu des arbres commenceront  bouillonner des bouffes de brouillard lilas qui ne sera pas du tout du brouillard -  moins qu'un autre cloaque n'entre en travail au
     milieu d'une paisible clairire, ou que les aborignes bigarrs qui, tout rcemment encore, restaient paisiblement assis  regarder des films instructifs et  couter patiemment les explications dispenses par le zle de Batrice Vakh ne se lvent
     soudain et partent dans la fort pour ne plus jamais revenir... Et tout sera rempli d'un sens profond, de mme qu'est plein de sens chaque mouvement d'un mcanisme complexe, et tout sera pour nous trange et donc insens, pour nous ou en tout cas
     pour ceux d'entre nous qui ne peuvent encore s'habituer  l'absence de sens et la prendre pour la norme."
        Et il ressentit l'importance de chacun des vnements, de chacun des phnomnes qui l'entouraient : du fait qu'il ne pouvait y avoir quarante-deux ou quarante-cinq chiots dans la porte, du fait que le tronc de cet arbre tait prcisment couvert
     d'une mousse rouge, du fait qu'on ne voyait pas le ciel au-dessus du sentier  cause des branches hautes des arbres.
        Le tout-terrain tait secou, Stoan roulait trs lentement et Perets aperut de loin  travers le pare-brise un poteau pench muni d'une pancarte qui portait une inscription. L'inscription tait dlave et ronge par les pluies, c'tait une trs
     vieille inscription trace sur une trs vieille planche d'un gris sale, cloue au poteau par deux normes clous rouilles :
        "Ici, il y a deux ans, s'est tragiquement noy le traverseur de la fort Gustav, simple soldat. Un monument lui sera ici consacr."
        "Que faisais-tu l, Gustav, pensa Perets. Comment as-tu pu venir te noyer ici? Tu tais certainement un bon garon, tu avais une tte rase, une mchoire carre et velue, une dent en or, des tatouages, tu en tais couvert de la tte aux pieds,
     tes mains pendaient plus bas que tes genoux, et  ta main droite il manquait un doigt qu'on t'avait arrach d'un coup de dent dans une bagarre d'ivrognes. Tu n'avais videmment pas le coeur  tre un traverseur de la fort, mais les circonstances
     l'ont simplement voulu ainsi : tu devais purger ta peine sur le rocher o se trouve maintenant l'Administration, et tu ne pouvais aller nulle part ailleurs que dans la fort. Et l tu n'as pas crit d'articles, tu n'y pensais mme pas, tu pensais 
     d'autres articles, qui avaient t crits avant toi et contre toi. Et tu as construit l une route stratgique, tu as pos des dalles de bton, tu as profondment entaill les flancs de la fort pour que des bombardiers octimoteurs puissent, en cas
     de ncessit, se poser sur cette route. Mais la fort pouvait-elle supporter cela? Tu vois, elle l'a noy dans un endroit sec. Mais dans dix ans, on t'lvera un monument, et peut-tre donnera-t-on ton nom  un caf quelconque. Le caf s'appellera "
     Chez Gustav ", et le chauffeur Touzik ira y boire du kfir et caresser les gamines bouriffes de la chorale locale..."
        "Touzik avait apparemment subi deux condamnations, et pas du tout pour les raisons qui auraient d les lui valoir. La premire fois, il avait t envoy en colonie pnitentiaire pour vol de papierposte, la deuxime pour infraction  la
     rglementation sur les passeports.
        "Stoan, lui, c'est un pur. Il ne boit pas de kfir, rien. Il aime d'un amour tendre et pur Alevtina, elle que personne n'a jamais aim d'un amour tendre et pur. Quand sortira des presses son vingtime article, il offrira  Alevtina son bras et
     son coeur, et sera repouss malgr ses articles, malgr ses larges paules et son beau nez romain, parce qu'Alevtina ne supporte pas ceux qui ont le nez trop propre, les souponnant - non sans raison - d'tre des pervers d'un raffinement
     inconcevable. Stoan vit dans la fort, qu' la diffrence de Gustav il a rejointe de son plein gr, et ne se plaint jamais de rien, bien que la fort ne soit pour lui qu'un immense dpotoir de matriaux vierges destins  l'criture d'articles qui
     lui pargneront le traitement...
        "On peut s'tonner  l'infini qu'il y ait des gens capables de s'habituer  le fort, et pourtant ces gens sont l'crasante majorit. La fort les attire d'abord en tant qu'endroit romantique, ou endroit lucratif, ou comme endroit o beaucoup de
     choses sont permises, ou encore comme endroit o l'on peut se cacher. Puis elle les effraie un peu, et ils dcouvrent soudain que " c'est le mme gchis ici que partout ailleurs ", ce qui les rconcilie avec l'tranget de la fort, mais aucun
     d'entre eux n'a l'intention d'y terminer ses jours... Quentin par exemple,  ce qu'on dit, ne vit ici que parce qu'il a peur de laisser sa Rita sans surveillance. Rita, elle, refuse absolument d'aller ailleurs et ne parle jamais  personne.
     Pourquoi...
        "Et puisque j'en suis  Rita... Rita peut partir dans la fort et n'en pas revenir d'une semaine. Rita se baigne dans les lacs de la fort. Rita enfreint tous les rglements, et personne n'ose lui faire d'observations. Rita n'crit pas
     d'articles. Rita, d'une manire gnrale, n'crit rien, pas mme des lettres. Tout le monde sait que la nuit Quentin pleure et va dormir chez la buffetire, si elle n'est pas occupe avec quelqu'un d'autre... A la station, tout se sait... Le soir
     ils allument la lumire dans le club, ils branchent le phono, ils boivent follement du kfir et la nuit, sous la lune, jettent les bouteilles dans les lacs -  qui lancera le plus loin. Ils dansent, jouent aux gages, aux cartes et au billard,
     changent leurs femmes. Le jour, dans leurs laboratoires, ils transvasent la fort d'prouvette en prouvette, examinent la fort au microscope, la comptent sur leurs arithmomtres, tandis que la fort autour d'eux, suspendue au-dessus d'eux, pousse
     ses vgtations jusque dans leurs chambres et vient dresser sous leurs fentres, dans les heures touffantes qui prcdent l'orage, des foules d'arbres errants, sans peut-tre comprendre elle non plus ce qu'ils sont, pourquoi ils sont l et pourquoi
     ils sont, d'une manire gnrale...
        "Heureusement, je pars d'ici, pensa-t-il. Je suis venu ici et je n'ai rien compris, rien trouv de ce que je voulais trouver, mais je sais maintenant que je ne comprendrai jamais rien, que je ne trouverai jamais rien, qu'il y a un temps pour
     tout. Il n'y a rien de commun entre moi et la fort, la fort ne m'est pas plus proche que l'Administration. Mais en tout cas, je ne me ridiculiserai pas ici. Je pars, je travaillerai et j'attendrai que vienne le temps..."
        La cour de la station tait vide. Il n'y avait pas un camion, pas de queue au guichet de la caisse. Il n'y avait que la valise de Perets au beau milieu du perron et son manteau gris accroch au garde-corps de la vranda. Perets descendit du tout-
     terrain et jeta un regard anxieux autour de lui. Bras dessus, bras dessous, Touzik et Quentin se dirigeaient dj vers le rfectoire d'o venaient des bruits de vaisselle et une odeur de graillon. Stoan dit : "On va souper, Pertchik", et alla
     parquer la voiture au garage. Perets comprit soudain avec effroi ce que cela signifiait : le phono dchan, les bavardages stupides, le kfir, "encore un petit verre peut-tre?" Et tous les soirs ainsi, de nombreux, nombreux soirs...
        Une main frappa au guichet de la caisse, le caissier se montra et dit d'un air courrouc :
        - Alors, Perets, vous allez me faire attendre longtemps? Venez signer.
        Perets s'avana d'un pas rapide vers le guichet.
        - L, la somme en toutes lettres, dit le caissier. Pas l, l. Qu'est-ce que vous avez  trembler des mains comme a? Tenez...
        Il se mit  compter des billets.
        - O sont les autres? demanda Perets.
        - Doucement... Les autres sont dans l'enveloppe.
        - Non, je pensais ...
        - Cela n'intresse personne, ce  quoi vous pensiez. Je ne peux pas changer pour vous la procdure en usage. Voil votre salaire. Vous l'avez peru?
        - Je voulais savoir...
        - Je vous demande si vous avez peru votre salaire. Oui ou non?
        - Oui.
        - Enfin. Maintenant voil votre prime. Vous l'avez perue?
        - Oui.
        - C'est tout. Permettez que je vous serre la main, je suis press. Je dois tre  l'Administration avant sept heures.
        - Je voulais simplement demander, plaa  la hte Perets, o taient les autres personnes... Kim, le camion... Ils avaient promis de m'emmener... sur le Continent...
        - Le Continent, je ne peux pas. Je dois tre  l'Administration. Permettez, je ferme le guichet.
        - Je ne prendrai pas beaucoup de place, dit Perets.
        - Ce n'est pas la question. Vous tes adulte, vous devez comprendre. Je suis caissier. J'ai des feuilles de paye. Et s'il leur arrivait quelque chose? Enlevez votre coude.
        Perets enleva son coude et le guichet se referma. A travers la vitre obscurcie par la salet, il regardait le caissier ramasser les feuilles de paye, les froisser n'importe comment et les fourrer dans sa sacoche quand soudain une porte s'ouvrit
     dans le bureau et deux immenses gardes entrrent, lirent les mains du caissier, lui passrent une boucle autour du cou et l'un d'eux l'emmena au bout de la corde tandis que l'autre prenait la sacoche et parcourait la pice du regard - et aperut
     Perets. Ils s'entre-regardrent quelques instants  travers la vitre sale, puis, avec une lenteur et une prcaution infinie, comme s'il craignait d'effrayer quelqu'un, le garde posa la sacoche sur une chaise et avec la mme lenteur et la mme
     prcaution, sans quitter Perets des yeux, tendit le bras vers le fusil qui tait appuy contre le mur. Perets attendait, glac et sans y croire. Le garde prit le fusil et sortit  reculons en refermant la porte derrire lui. La lumire s'teignit.
        Perets se dtacha alors du guichet, courut sur la pointe des pieds jusqu' sa valise, s'en empara et se prcipita au-dehors, le plus loin possible de cet endroit. Il se dissimula derrire le garage et vit le garde apparatre sur le perron en
     tenant le fusil baonnette croise, regarder  gauche,  droite, sous ses pieds, prendre sur la balustrade le manteau de Perets, le soupeser, en fouiller les poches, puis, aprs un dernier regard circulaire, rentrer dans la maison. Perets s'assit
     sur sa valise.
        Il faisait frais, le soir tombait. Perets regardait stupidement les fentres claires, barbouilles de craie jusqu' leur moiti. Derrire elles, des ombres passaient, sur le toit l'aube grillage du radar tournait silencieusement. On entendait
     des bruits de vaisselle et dans la fort les cris des animaux nocturnes. Puis un projecteur s'alluma quelque part et promena un rayon bleu dans le faisceau duquel apparut un camion-dverseur au coin d'une maison. Cahotant et rugissant, le camion se
     dirigea vers la porte en tressautant au passage d'une fondrire, suivi par le faisceau du projecteur. Dans la benne se trouvait le garde au fusil. Il essayait d'allumer une cigarette en s'abritant du vent et on voyait, enroule autour de son poignet
     gauche, la grosse corde laineuse qui disparaissait dans la fentre entrouverte de la cabine.
        Le camion s'loigna, le projecteur s'teignit. Dans la cour passa, ombre sinistre tranant d'normes bottes, un deuxime garde arm d'un fusil qu'il tenait sous son bras. De tempe en temps il s'arrtait pour se pencher et palper la terre : il
     cherchait des traces. Perets colla au mur son dos en sueur et, fig d'angoisse, le suivit des yeux.
        La fort rsonnait de cris longs et effrayants. Des portes claquaient quelque part. Une lumire jaillit au premier tage et quelqu'un dit d'une voix forte : "On touffe, chez toi." Dans l'herbe tomba quelque chose de rond et brillant qui roula
     jusqu'aux pieds de Perets. Celui-ci se sentit  nouveau dfaillir mais comprit ensuite que ce n'tait qu'une bouteille de kfir vide. "A pied, pensa-t-il, il faut que j'y aille  pied. Vingt kilomtres  travers la fort. Malheureusement,  travers
     la fort. Elle ne verra maintenant qu'un pauvre homme tremblant, suant de peur et de fatigue, ployant sous le poids d'une valise qu'on ne sait trop pourquoi il ne se dcide pas  abandonner. Je me tranerai et la fort hurlera et rugira des deux
     cts..."
        Le garde reparut dans la cour. Il n'tait plus seul mais accompagn de quelqu'un qui soufflait et reniflait lourdement, quelqu'un d'norme,  quatre pattes. Ils s'arrtrent au milieu de la cour et Perets entendit le garde qui marmonnait :
     "Tiens, l, tiens... Mais ne bouffe pas, imbcile, flaire... C'est pas du saucisson, c'est un manteau, faut le flairer. Hein? Cherche, on te dit." Celui qui tait  quatre pattes geignait et glapissait. "Eh! dit soudain le garde d'une voix excde,
     il y a que les puces que tu sais chercher... Pheuh!" Ils se sparrent dans l'obscurit. Des talons sonnrent sur le perron, une porte claqua. Puis quelque chose de froid et d'humide vint s'appliquer sur la joue de Perets. Il tressaillit et faillit
     tomber C'tait un norme chien loup qui glapit de manire  peine audible, exhala un profond soupir et posa une tte lourde sur les genoux de Perets. Perets le caressa derrire l'oreille. Le chien loup billa et tait sur le point de s'installer,
     apprivois, quand clata au premier tage la musique d'un phono. Le chien loup se jeta de ct en silence et s'enfuit en courant.
        Le phono se dchanait, il n'y avait plus rien d'autre que lui  des kilomtres  la ronde. Alors, exactement comme dans un film d'aventures, silencieusement la lumire bleue s'claira, les portes s'ouvrirent et dans la cour pntra, tel un
     vaisseau de haut bord, un camion gigantesque, entirement couvert de constellations de feux de signalisation. Il s'arrta et coupa ses phares dont les lumires s'teignirent lentement, comme un monstre de la fort qui exhale son dernier souffle. Le
     chauffeur Voldemar passa la tte  la portire et se mit  crier quelque chose  pleine bouche. Il s'gosilla longtemps ainsi, visiblement en proie  une fureur croissante, puis cracha, rentra dans la cabine et repassa le torse  la portire pour y
     crire  la craie, la tte en bas :
        "PERETS!!"
        Perets comprit alors que le camion tait venu pour lui. Il saisit sa valise et se mit  courir  travers la cour sans oser regarder derrire lui, craignant d'entendre des coups de feu dans son dos. Il se hissa pniblement par deux chelles
     jusqu' la cabine aussi vaste qu'une chambre et pendant qu'il casait sa valise, qu'il s'installait et cherchait une cigarette, Voldemar ne cessait pas de dire quelque chose en s'empourprant, s'poumonant, gesticulant et frappant sur l'paule de
     Perets. Mais c'est seulement lorsque le phono s'interrompit subitement que Perets put enfin entendre sa voix : Voldemar ne disait rien de particulier, il se contentait de jurer copieusement.
        Le camion n'avait pas encore franchi les portes que Perets tait dj endormi, comme si on lui avait appliqu sur le visage un masque d'ther.



                                                                                                                                V


        Perets fut rveill par une sensation de malaise, d'angoisse, par un poids, insupportable  ce qu'il lui parut au dbut, sur son tre et tous les organes de ses sens. Un malaise qui confinait  la douleur, et il gmit involontairement en revenant
     lentement  lui.
        Ce poids sur son tre se transforma en dpit et en dsespoir, parce que la voiture n'allait pas sur le Continent, encore une fois elle n'allait pas sur le Continent, elle n'allait mme nulle part : elle tait arrte, moteur coup, morte et
     glace, les portires grandes ouvertes. Le pare-brise tait couvert de gouttes frissonnantes qui se runissaient et s'coulaient en ruisselets froids. La nuit derrire la vitre tait illumine par les clats aveuglants de phares et de projecteurs,
     et on ne voyait rien d'autre que ces clats incessants qui crevaient l'oeil. Et on n'entendait rien non plus : Perets pensa mme au dbut qu'il tait devenu sourd, avant de prendre conscience de la pression rgulire qu'exerait sur ses tympans le
     mugissement dense de sirnes aux voix multiples. Il se mit  aller et venir dans la cabine, se cognant douloureusement aux leviers et aux saillies,  la maudite valise, tenta d'essuyer la vitre, passa la tte  une portire,  l'autre : il ne
     pouvait absolument pas comprendre o il se trouvait, quel genre d'endroit c'tait et ce que tout cela signifiait. La guerre, pensa-t-il, mon Dieu! c'est la guerre. Les projecteurs le frappaient aux yeux avec une joie mauvaise, et il ne voyait rien,
     si ce n'est une espce de grand btiment inconnu dont toutes les fentres de tous les tages s'clairaient et s'teignaient en mme temps  intervalles rguliers. Il voyait encore une quantit norme de grandes taches lilas.
        Soudain une voix monstrueuse pronona tranquillement, comme dans le silence le plus complet :
        "Attention, attention. Tous les employs doivent se trouver aux places dtermines par la situation numro six cent soixante-quinze fraction Pgase omicron trois cent deux directive huit cent treize, pour l'accueil triomphal du padischach sans
     suite spciale, pointure de chaussure cinquantecinq. Je rpte. Attention, attention. Tous les employs..."
        Les projecteurs cessrent leur balayage et Perets distingua enfin l'arche familire surmonte de l'inscription "Bienvenue!", la rue principale de l'Administration, les cottages sombres qui la bordaient, des gens en vtements de nuit avec des
     lampes  ptrole  ct des cottages, puis il aperut pas trs loin une chane de gens, en manteaux noirs flottant au vent, qui couraient. Ces gens couraient en occupant toute la largeur de la rue et tranaient quelque chose d'trange et de clair
     que Perets identifia au bout de quelque temps comme une senne ou un filet de volley-ball et an mme instant une voix emporte glapit au-dessus de son oreille : "C'est pourquoi, la voiture? Qu'est-ce que tu as  rester l?" En reculant, il vit  ct
     de lui un ingnieur qui portait un masque de carton blanc avec, sur le front, l'inscription au crayon a encre "Libidovitch". L'ingnieur lui passa carrment dessus avec ses bottes boueuses, lui fourra son coude dans la figure, en soufflant et en
     empestant, se laissa tomber sur le sige du conducteur, fouilla un peu  la recherche de la clef de contact, ne la trouva pas, poussa un glapissement hystrique et dboula de la cabine par l'autre ct. Dans la rue tous les rverbres s'allumrent
     et il se mit  faire clair comme en plein jour, mais les gens en tenue de nuit restrent avec leurs lampes  ptrole devant les portes de leurs cottages. Ils avaient tous un filet  papillon  la main, et ils le balanaient en mesure, comme pour
     tenter de chasser quelque chose qu'ils ne pouvaient voir de leur porte. Dans la rue passrent l'une aprs l'autre quatre voitures noires lugubres, sortes d'autobus sans fentre aux toits surmonts d'aubes grillages qui tournaient, puis une antique
     automitrailleuse dboucha d'une rue transversale et s'engagea  leur suite. Sa tourelle rouille tournait avec un grincement perant et le mince canon de la mitrailleuse montait et descendait. Le blind se fraya pniblement un chemin le long du
     camion, l'coutille de la tourelle s'ouvrit et livra passage  un homme en chemise de nuit de cotonnette avec des rubans flottants qui cria  Perets d'une voix mcontente : "Alors, mon cher? Il faut circuler et toi tu restes l!"
        Perets enfouit son visage dans ses mains et ferma les yeux.
        Je ne partirai jamais d'ici, pensa-t-il, hbt. Je ne sers  personne ici, je suis absolument inutile, mais ils ne me laisseront pas partir d'ici, mme si pour cela il fallait entreprendre une guerre ou organiser une inondation...
        - Vos papiers, s'il vous plat, dit une voix tranante de vieillard, tandis qu'une main tapotait l'paule de Perets.
        - Quoi?
        - Les documents. Vous les avez prpars?
        C'tait un vieillard en impermable de toile cire, la poitrine barre par un fusil Berdan suspendu  une chanette mtallique vtust.
        - Quels papiers? Quels documents? Pourquoi faire?
        - Ah! GOSPODINE Perets! dit le vieillard. Vous n'avez pas entendu ce qu'on a dit sur la situation? Vous devriez dj avoir tous vos papiers  la main, dplis bien  plat, comme au muse...
        Perets lui donna son certificat. Le vieillard, les coudes appuys sur son Berdan, examina longuement les cachets, confronta la photo avec le visage de Perets et dit :
        - Vous avez comme qui dirait maigri, HERR Perets. On dirait que vous n'avez plus de figure. Vous travaillez trop.
        Il lui rendit le certificat.
        - Que se passe-t-il? demanda Perets.
        - Il se passe ce qui est prvu de se passer, dit le vieillard soudain svre. Il se passe que c'est la situation numro six cent soixante-quinze fraction Pgase. C'est--dire l'vasion.
        - Quelle vasion? D'o?
        - Celle qui est prvue par la situation, dit le vieillard en commenant  redescendre l'chelle. a peut partir d'un moment  l'autre, alors faites attention  vos oreilles. Il vaut mieux que vous gardiez la bouche ouverte.
        - Bon, dit Perets. Merci.
        D'en bas s'leva la voix furieuse du chauffeur Voldemar :
        - Qu'est-ce que tu maquilles ici, vieux schnock? Je vais t'en montrer des papiers! Tu l'as vu, celui-l? et maintenant dcampe, si tu as vu...
        Une btonnire qu'on tirait  la main passa  proximit, accompagne de cris et de pitinements. Tous ses poils hrisss, le chauffeur Voldemar se hissa  bord. En marmonnant des jurons, il mit le moteur en marche et claqua bruyamment la
     portire. Le camion dmarra schement et prit la grand-rue, passant devant les gens en tenue de nuit qui agitaient leurs filets  papillons. "On va au garage, se dit Perets. Bah! de toute faon... Mais je ne toucherai pas  la valise. J'en ai assez
     de la traner, qu'elle aille au diable." II frappa haineusement la valise du talon. La voiture quitta soudain la rue principale, vira brutalement, enfona une barricade faite de tonneaux vides et de tlgues et poursuivit sa route. Un avant-train
     arrach  un fiacre ballotta quelques instants sur le radiateur, puis il se dtacha et passa sous les roues avec un craquement. Le camion suivait maintenant une troite ruelle latrale. L'air renfrogn, une cigarette teinte au coin de la bouche,
     Voldemar tournait l'norme volant, courbant et redressant son corps tout entier. Non, on ne va pas au garage, pensa Perets. Pas aux ateliers non plus. Et pas sur le Continent. Les petites rues taient sombres et vides. Des masques de carton avec des
     inscriptions ainsi que des bras carts furent fugitivement rvls par la lumire des phares, puis disparurent et ce fut tout.
        - Qu'est-ce que j'ai eu comme ide, dit Voldemar. Je voulais aller directement sur le Continent, et puis je vois que vous dormez et je me dis, autant passer au garage, faire une petite partie d'checs... L je rencontre Achille l'ajusteur, on va
     chercher du kfir, on le boit, on sort l'chiquier... Je lui propose un gambit de la reine, il accepte, tout se passe bien... Je suis en E4, lui en C6... Je lui dis : "Tu peux faire des prires." Et l a a commenc... Vous n'avez pas une cigarette,
     PAN Perets?
        Perets lui donna une cigarette.
        - Et cette vasion, qu'est-ce que c'est? demanda-t-il. O allons-nous?
        - Une vasion tout  fait ordinaire, dit Voldemar en allumant sa cigarette. Il y en a chaque anne comme a. Une machine s'est vade chez les ingnieurs. Et maintenant, tout le monde a reu l'ordre de l'attraper. Voil, on la cherche.
        C'tait la limite de la colonie. Des gens erraient dans un terrain vague clair par la lune. Ils avaient l'air de jouer  colin-maillard : ils marchaient les jambes  demi flchies, les bras largement carts. Ils avaient tous les yeux bands.
     L'un d'eux heurta un poteau de plein fouet et poussa sans doute un cri de douleur, car les autres s'arrtrent tous en mme temps et se mirent  remuer prudemment la tte.
        - C'est chaque anne le mme guignol, disait Voldemar. Ils ont des cellules photo-lectriques, des engins acoustiques, cyberntiques, ils ont mis des fainants de garde dans tous les coins - et pourtant chaque anne a rate pas, il y en a une qui
     s'chappe. Alors on te dit : "Abandonne tout, va et cherche." Mais qui aurait envie de la chercher? Qui aurait envie de faire connaissance avec, je te le demande? Suffit que tu l'aperoives du coin de l'oeil, et termin : ou bien on te met
     ingnieur, ou bien on t'envoie, dans une base loigne, planter des choux quelque part dans la fort, pour que tu puisses pas crier partout ce que tu as vu. Alors tout le monde finasse  qui mieux mieux. Il y en a qui se bandent les yeux pour rien
     voir, d'autres qui... Mais celui qui a un peu plus de cervelle, il se met  courir en hurlant  s'en faire pter les cordes vocales. Il demande les papiers  un, il en fouille un autre, ou alors il monte simplement sur un toit pour pousser des cris.
     a va bien dans le dcor, et il y a aucun risque...
        - Et nous, on va aussi se mettre  chercher? demanda Perets.
        - Evidemment, qu'on cherche. Les gens cherchent, on fait comme tout le monde. Pendant six heures d'horloge. C'est l'ordre : si au bout de six heures la machine n'a pas t retrouve, on la dtruit  distance. Comme a, ni vu ni connu. Autrement,
     a pourrait tomber entre des mains trangres. Vous avez vu tout ce ramdam dans l'Administration? Eh bien! c'est encore un silence de paradis, vous allez voir,  ct de ce qui va se passer dans six heures. C'est que personne ne sait o cette
     machine a bien pu se fourrer. Elle est peut-tre dans ta poche. Et on lui met une charge puissante, pour que a risque pas de foirer... L'anne dernire, la machine se trouvait aux bains. Et justement, il y avait un tas de gens qui taient alls l,
     se mettre  l'abri. Les bains, on se dit, c'est un endroit humide, qui se remarque pas... Et moi j'y tais aussi. Les bains, je m'tais dit... L'explosion m'a projet  travers la fentre, a a pas fait un pli, comme si j'avais t emport par une
     vague. J'ai pas eu le temps de dire ouf et je me suis retrouv assis sur un tas de neige, avec des poutres enflammes qui passaient au-dessus de ma tte...
        C'tait maintenant la rase campagne, une herbe rabougrie, la lumire vague de la lune, une route blanche dfonce. A gauche, l o se trouvait l'Administration, des lumires recommenaient  s'agiter en tous sens.
        - Il y a une chose que je ne comprends pas, dit Perets. O est-ce qu'on va la chercher? On ne sait mme pas ce que c'est... Si elle est grande ou petite, claire ou sombre...
        - a, vous allez le voir bientt, promit Voldemar. Je vais vous le montrer dans cinq minutes. Comment font les gens intelligents? Sapristi, o il est cet endroit?... Je l'ai perdu. J'ai pris vers la gauche, videmment. Ah-ah,  gauche... L-bas
     le dpt de matriel, donc il faut prendre plus  droite...
        Le camion quitta la route et se mit  tressauter sur des mottes de terre. A gauche, le dpt de matriel - des ranges de containers clairs - ressemblait  une ville morte dans la plaine.
        ... Evidemment elle n'avait pas pu y tenir. Ils l'avaient branle sur le banc vibrateur, ils l'avaient torture pensivement, ils avaient fouill ses entrailles, brl les nerfs dlicats avec des fers  souder, l'avaient suffoque avec des odeurs
     de colophane l'avaient oblige  faire des stupidits, l'avaient cre pour qu'elle fasse des stupidits, l'avaient perfectionne pour qu'elle fasse des stupidits encore plus stupides, et le soir venu ils l'abandonnaient, puise, sans force, dans
     un rduit sec et chaud. Et finalement elle avait dcid de partir, bien que sachant tout d'avance - que sa fuite tait insense et qu'elle tait condamne. Et elle tait partie, portant en elle une charge suicidaire. Et maintenant elle est quelque
     part dans l'ombre, dplaant doucement ses jambes articules, elle regarde, elle coute et elle attend... Et maintenant elle a parfaitement compris ce qu'elle ne faisait auparavant que souponner : qu'il n'y a pas de libert, que les portes soient
     ouvertes ou fermes devant soi, qu'il n'y a que la stupidit et le chaos, et qu'il n'y a que la solitude...
        - Ah! dit avec satisfaction Voldemar, la voil, la trs chre, la bien-aime...
        Perets ouvrit les yeux mais ne parvint  apercevoir devant lui qu'une grande mare noire, un marcage mme ; il entendit le moteur qui s'emballait, puis une vague de boue se leva et vint frapper le pare-brise. Le moteur rugit  nouveau
     sauvagement, puis se tut.
        - Voil comment c'est chez nous, dit Voldemar. Les six roues patinent. Comme le savon dans la cuvette. Vu?
        Il fourra son mgot dans le cendrier et entrouvrit sa portire.
        - Il y a quelqu'un d'autre ici... H l'ami, a va?
        - a va! dit une voix qui venait de l'extrieur.
        - Tu l'as attrape?
        - J'ai attrap un rhume, dit la voix de l'extrieur. UND cinq ttards.
        Voldemar ferma vigoureusement la portire, alluma la lumire intrieure, jeta un regard sur Perets, lui fit un clin d'oeil, alla chercher une mandoline sous son sige et, inclinant la tte et l'paule droite, se mit  pincer les cordes.
        - Installez-vous, installez-vous, proposa-t-il aimablement. On a du temps jusqu'au matin, jusqu' ce que le tracteur arrive.
        - Merci, dit humblement Perets.
        - Je ne vous ennuie pas? demanda poliment Voldemar.
        - Non-non, dit Perets, je vous en prie.
        Voldemar rejeta la tte en arrire, ferma les yeux et entonna d'une voix mlancolique :
        II n'est pas de limite  mon chagrin, Je divague, erre et m'puise en vain, Dis-moi la raison de ta froideur, Donne-moi la clef de mon malheur.
        La boue s'coulait lentement le long du pare-brise et Perets commena  distinguer le marais qui brillait sous la lune et la silhouette trange d'une voiture qui mergeait au milieu du marais. Il mit en marche les essuie-glaces et dcouvrit avec
     stupfaction, embourbe jusqu' la tourelle dans la fondrire, l'automitrailleuse de tantt.
        Depuis qu'avec lui tu es partie, Je n'ai plus rien  faire de ma vie.
        Voldemar tapa sur les cordes de toutes ses forces, fit un couac et toussa vigoureusement.
        - Eh, l'ami! fit la voix de 1 extrieur. Tu n'as pas quelques amuse-gueule?
        - Et alors? cria Voldemar.
        - J'ai du kfir.
        - Je suis pas seul!
        - Venez tous! Il y en a pour tout le monde. On a fait des provisions! On savait o on allait!
        Le chauffeur Voldemar se tourna vers Perets.
        - Alors? dit-il avec enthousiasme. On y va? On boira du kfir, peut-tre on jouera au tennis... Hein?
        - Je ne joue pas au tennis, dit Perets.
        Voldemar cria :
        - On arrive! Le temps de gonfler le canot!
        Il sortit de la cabine et se hissa rapidement dans la caisse, comme un singe, remua de la ferraille et laissa tomber quelque chose tout en sifflotant joyeusement. Puis il y eut un grand bruit d'eau, des grattements de pieds sur le bord et la voix
     de Voldemar s'leva, provenant de quelque part vers le bas : "C'est prt, monsieur Perets, vous pouvez embarquer, mais prenez la mandoline!" En bas, sur la surface brillante de la boue liquide se trouvait un canot pneumatique et  son bord, tel un
     gondolier, Voldemar solidement camp sur ses jambes, une grande pelle de sapeur  la main, un sourire joyeux aux lvres, qui levait les yeux vers Perets.
        ... Dans la vieille automitrailleuse rouille qui datait de Verdun il faisait chaud  donner la nause, cela empestait l'huile chaude et les vapeurs d'essence, une petite lampe plote clairait la tablette de fer couverte de graffiti, les pieds
     pataugeaient dans la boue, l'armoire en fer-blanc toute cabosse qui contenait les rations de combat tait maintenant bourre de bouteilles de kfir, tout le monde tait en tenue de nuit et tous se grattaient des cinq doigts de leur main leur
     poitrine velue, tout le monde tait ivre, la mandoline irritait les nerfs, et le mitrailleur en chemise de cotonnette de la tourelle pour qui on n'avait pu trouver de la place en bas laissait tomber la cendre de sa cigarette et parfois tombait lui-
     mme sur le dos en disant  chaque fois : "Pardon, je me suis tromp..." et on l'aidait  remonter avec de gros rires...
        - Non, dit Perets, merci Voldemar, je reste ici. J'ai besoin de faire un peu de lessive... et je n'ai pas encore fait ma gymnastique.
        - Ah bon! dit Voldemar avec respect, dans ce cas-l c'est diffrent. Alors je vais y aller, et quand vous aurez fini votre lessive, appelez de suite et on viendra vous chercher... Il me faudrait juste la mandoline.
        Il s'loigna avec sa mandoline et Perets resta assis  le regarder faire : il commena d'abord par essayer de ramer avec sa pelle, ce qui avait pour seul rsultat de faire tourner le canot sur place, puis il se mit  se repousser avec la pelle,
     comme avec une perche, et tout alla bien. La lune l'inondait d'une lumire morte et il tait comme le dernier homme aprs le dernier Dluge qui navigue entre les sommets des plus hautes maisons, trs seul, cherchant  chapper  la solitude et
     encore plein d'esprance. Il arriva  l'automitrailleuse, fit sonner son poing sur le blindage, l'coutille s'ouvrit et des gens parurent qui poussrent des hennissements joyeux et le tirrent la tte en bas  l'intrieur. Et Perets resta seul.
        Il tait seul, seul, comme peut l'tre l'unique passager d'un train de nuit qui tire en hoquetant trois petits wagons lims sur un embranchement promis  la disparition ; dans le wagon tout grince et chancelle, le vent souffle  travers les
     vitres brises des fentres djetes et apporte avec lui les poussires et l'odeur du charbon brl ; sur le plancher tressautent des mgots et des bouts de papier froisss, un chapeau de paille laiss l par quelqu'un se balance  un crochet et
     quand le train arrivera enfin au terminus, l'unique voyageur descendra sur un quai vermoulu et il n'y aura personne pour l'attendre, il le sait, et il rentrera chez lui et l fera cuire sur le fourneau une omelette de deux oeufs avec un bout de
     saucisson vieux de trois jours qui commence  moisir...
        Soudain l'automitrailleuse trembla, se mit  cogner et fut illumine par les brusques lueurs d'explosions spasmodiques. Des centaines de fils brillants et multicolores se mirent  courir au-dessus de la plaine et la lueur des explosions jointe au
     faible clat de la lune permit de distinguer sur le miroir lisse du marais des cercles qui s'largissaient  partir de l'automitrailleuse. Quelqu'un en blanc parut  la tourelle et dclama sur un ton hystrique :
        "Messieurs! Mesdames! Salut des Nations! Avec le plus parfait respect, Votre Splendeur, j'ai l'honneur de rester, trs vnrable princesse Dikobella, votre trs humble serviteur, technicien-prpos, signature illisible... '
        L'automitrailleuse trembla  nouveau, il y eut les clairs des dtonations, puis  nouveau le silence.
        "Je lcherai sur vous des lianes dont on ne se dfait pas, et votre famille sera balaye par la jungle, les toits s'effondreront, les poutres crouleront, et l'ortie, l'ortie amre envahira vos maisons" - pensa Perets.
        La fort avanait, grimpait le long de la corniche, escaladait le rocher abrupt, prcde par des vagues de brouillard lilas d'o mergeaient des myriades de tentacules verts qui pressaient et tordaient, tandis que dans les rues s'ouvraient les
     cloaques, que les maisons s'engloutissaient dans les lacs insondables et que les arbres sauteurs surgissaient sur les pistes d'envol btonnes devant les avions bourrs  craquer de gens empils ple-mle avec les bouteilles de kfir, les cartons
     griffs, les coffres-forts lourds -- et la terre s'cartait sous le rocher, et l'aspirait. Ce serait si logique, si nature], que personne ne serait tonn, tout le monde serait seulement effray et accepterait l'anantissement comme le chtiment que
     chacun attendait dj depuis longtemps dans l'effroi. Et le chauffeur Touzik courrait comme une araigne au milieu des cottages chancelants et chercherait Rita pour avoir  la fin son d, mais ne l'aurait pas...
        Trois fuses s'lancrent de l'automitrailleuse et une voix militaire rugit : "Les tanks,  droite, le couvert,  gauche! Equipage, sous le couvert!" Et quelqu'un qui avait un dfaut de langue reprit : "Les femmes,  gauche, les lits,  droite!
     Eq-quipage, aux lits!" II y eut des hennissements et des bruits de galop qui n'avaient plus rien d'humain, comme si un troupeau d'talons de race tait en train de se battre dans cette bote de fer  la recherche d'une issue vers l'espace, vers les
     juments. Perets ouvrit la portire et regarda  l'extrieur. Sous ses pieds se trouvait la fange, une paisse couche de fange puisque les roues monstrueuses du camion s'enfonaient jusqu'au moyeu dans le liquide gras. Il est vrai que la rive tait
     proche.
        Perets grimpa dans la caisse et marcha longtemps pour atteindre l'arrire de cette immense cuve d'acier qui grondait sous ses pas, puis il escalada la ridelle et descendit jusqu' l'eau par l'une des innombrables chelles. Il resta quelque temps
     au-dessus du liquide glac  rassembler tout son courage, mais quand la mitrailleuse se remit  tirer il plissa les paupires et sauta. La masse visqueuse cda sous lui, longtemps, pendant une infinit de temps, et quand enfin il sentit un sol
     rsistant sous ses pieds, lu boue lui arrivait  la poitrine. Il s'allongea de tout son long sur la boue et commena  pousser avec ses genoux en prenant appui avec ses mains. Au dbut il ne fit que rester sur place, puis il s'adapta et fut trs
     tonn de se retrouver rapidement sur la terre ferme.
        "J'aimerais bien trouver des gens quelque part, pensa-t-il. Juste des gens, pour commencer : propres, bien rass, attentifs, accueillants. Pas besoin de grandes envoles de penses, pas besoin de talents tincelants. Pas besoin de buts grandioses
     ni de dgot de soi. Je voudrais seulement qu'ils joignent les mains en me voyant et que quelqu'un coure me remplir une baignoire, que quelqu'un coure chercher du linge propre et prparer la thire, et que personne ne me demande de papiers ni ne me
     rclame une autobiographie en trois exemplaires complte par vingt empreintes digitales doubles. Et surtout que personne ne se prcipite au tlphone pour dire confidentiellement  qui de droit qu'un inconnu est arriv, plein de boue, qu'il se
     nomme Perets, mais qu'il est peu probable que ce soit vraiment Perets, puisque Perets est parti sur le Continent, que la note de service  ce propos est dj prte, et qu'elle sera affiche demain... Pas besoin non plus qu'ils soient des farouches
     partisans ou des adversaires rsolus de quoi que ce soit. Pas besoin qu'ils soient des adversaires rsolus de l'ivrognerie, du moment qu'ils ne sont pas eux-mmes des ivrognes. Pas besoin qu'ils soient des farouches partisans de la mre-vrit,
     pourvu qu'ils ne mentent pas et ne disent pas d'horreurs, par-devant ou par-derrire. Et qu'ils ne demandent pas  un homme de correspondre pleinement  tel ou tel idal, mais qu'ils le prennent tel qu'il est... Mon Dieu, se dit Perets, c'est
     possible que je veuille tant de choses?"
        II s'avana sur la route et chemina longtemps vers les lumires de l'Administration. L-bas, des projecteurs ne cessaient de s'allumer, des ombres couraient, des fumes multicolores s'levaient. L'eau grognait et clapotait dans ses souliers, ses
     vtements qui avaient commenc  scher l'enserraient comme dans une bote et bruissaient comme du carton, de temps en temps des plaques de boue se dtachaient de son pantalon et s'crasaient sur la route, et  chaque fois il croyait avoir perdu son
     portefeuille avec ses papiers - il mettait alors la main  sa poche, pris de panique. Et en arrivant au dpt de matriel, une ide angoissante lui traversa l'esprit : ses papiers taient mouills, et tous les tampons et signatures s'taient
     rpandus et taient devenus illisibles, irrmdiablement suspects. Il s'arrta, ouvrit avec ses mains glaces son portefeuille, en sortit tous les certificats, tous les laissez-passer, toutes les attestations, tous les permis et entreprit de les
     examiner sous la lune. En fait, rien de terrifiant ne s'tait produit et l'eau n'avait endommag qu'un certificat sur papier armori qui attestait  grand renfort de termes que le porteur de la prsente avait subi la srie des vaccinations et avait
     t autoris  travailler sur les machines  calculer. Il remit alors tous les documents dans son portefeuille, les glissant soigneusement entre les billets et s'apprtait  repartir quand soudain il se vit arrivant dans la rue principale : les gens
     avec leurs masques de carton et leurs barbes colles de travers qui l'attrapent par le bras, qui lui bandent les yeux, qui lui donnent quelque chose  flairer, qui lui ordonnent : "Cherche! Cherche!" et qui lui disent : "Vous vous souvenez de
     l'odeur, employ Perets?", et qui l'excitent : "Ksss, ksss, imbcile, cherche!" A cette ide, sans s'arrter, il quitta la route et se mit  courir, pli en deux, vers le dpt de matriel, plongea dans l'ombre des normes caisses de bois clair,
     s'emptra les jambes dans quelque chose de mou et finit sa course sur un tas de chiffons et d'toupe.
        L'endroit tait chaud et sec. Les parois rugueuses des caisses taient brlantes, ce qui le rjouit d'abord, puis l'tonna plutt. Aucun bruit ne parvenait de l'intrieur, mais il se souvint de l'histoire des machines qui sortaient toutes seules
     des caisses et comprit que les caisses avaient une vie  elles, ce qui, loin de l'effrayer, lui donna au contraire un sentiment de scurit. Il s'assit confortablement, ta ses chaussures humides, retira ses chaussettes trempes et s'essuya les
     pieds avec un morceau d'toupe. Il faisait si chaud, on tait si bien qu'il pensa : "C'est vraiment trange que je sois seul ici. Personne n'a donc pens qu'il tait beaucoup mieux de rester ici plutt que d'aller se traner dans les terrains vagues
     avec un bandeau sur les yeux ou d'aller se planter dans un marcage putride?" II s'adossa  une feuille de contre-plaqu brlante, appuya ses pieds nus sur la face oppose et se sentit une envie de chantonner. Au-dessus de sa tte se trouvait une
     fente troite qui laissait apparatre une bande de ciel blanchie par la lune, parseme de quelques toiles hsitantes. On entendait, venant d'on ne sait o, une sourde rumeur, des craquements, des bruits de moteurs, mais cela ne le concernait
     absolument pas.
        "Ce serait bien de rester ici pour toujours, pensa-t-il. Puisque je ne peux pas partir pour le Continent, je resterai toujours ici. Tu parles, les machines! Nous sommes tous des machines. Seulement nous sommes des machines avaries ou mal
     rgles."
        ... Il existe, messieurs, une opinion selon laquelle l'homme ne pourra jamais s'entendre avec les machines. Et nous n'allons pas, citoyens, la discuter. Le Directeur partage aussi cette opinion. Et Claude-Octave Domarochinier pense de mme.
     Qu'est-ce donc qu'une machine? Un mcanisme inanim, priv de toute la plnitude des sens et ne pouvant pas tre plus intelligent que l'homme. Encore une fois c'est une structure non albumineuse, encore une fois la vie ne peut se rduire  des
     processus physiques et chimiques, et donc la raison... A cet instant un intellectuel-lyrique avec trois mentons et un noeud papillon grimpa  la tribune, tira impitoyablement sur son plastron empes et profra avec des sanglots dans la voix : "Je ne
     peux pas... Je ne veux pas... L'enfant rose qui joue avec son hochet... les saules pleureurs qui se penchent vers l'tang... les petites filles en tablier blanc... Elles lisent des vers, elles pleurent, elles pleurent!... Sur la belle ligne du
     pote... Je ne veux pas que le fer lectronique teigne ces yeux... ces lvres... ces jeunes seins timides... Non, la machine ne deviendra pas plus intelligente que l'homme! Parce que je... parce que nous... Nous ne le voulons pas! Et cela ne sera
     jamais! Jamais!!! Jamais!!!" On se prcipita sur lui avec des verres d'eau, tandis qu' quatre cents kilomtres au-dessus de ses boucles neigeuses passait, silencieux, mort, vigilant, un satellite-exterminateur rempli d'explosif nuclaire.
        "Je ne le veux pas non plus, pensa Perets, mais il ne faut pas tre aussi stupidement imbcile. Bien sr, on peut lancer une campagne pour la prvention de l'hiver, faire le sorcier aprs s'tre goinfr de fausse oronge, jouer du tambour de
     basque, crier des incantations, mais il vaut tout de mme mieux avoir des pelisses et s'acheter des bottes fourres... D'ailleurs, ce protecteur  cheveux blancs des jeunes poitrines timides raconte tout ce qu'il veut  sa tribune, puis il va
     prendre chez sa matresse la burette de la machine  coudre, va rejoindre en doue une grosse bte lectronique et commence  lui graisser les pignons en surveillant anxieusement les cadrans et en poussant des petits rires respectueux quand il
     reoit le courant. Seigneur, sauve-nous des stupides imbciles  cheveux blancs. Et n'oublie pas. Seigneur, de nous sauver des imbciles intelligents avec des masques de carton...
        - Je crois que tu fais des rves, pronona une voix de basse quelque part au-dessus de sa tte. Je sais par exprience que les rves laissent parfois un arrire-got trs dsagrable. Parfois mme, on est comme frapp de paralyse. Impossible de
     remuer, impossible de travailler. Puis a passe. Tu devrais travailler un peu. Pourquoi pas? Et tous les arrire-gots se transformera Lent en plaisir.
        - Ah! je ne peux pas travailler, objecta une voix fluette et capricieuse. Tout m'ennuie. C'est toujours la mme chose : le fer, la matire plastique, le bton, les gens. J'en suis satur. Pour moi, il n'y a jamais aucun plaisir l-dedans. Le
     monde est si beau et si divers, et je reste  la mme place  mourir d'ennui.
        - Tu devrais te dcider  changer de place, grina au loin un vieillard acaritre.
        - Facile  dire, changer de place! En ce moment je ne suis pas  ma place habituelle, et je m'ennuie quand mme. Et a a t difficile de partir!
        - Bon, dit la voix de basse sur un ton pos. Mais qu'est-ce que tu veux alors? C'est presque inconcevable. De quoi peux-tu avoir envie si tu n'as pas envie de travailler?
        - Ah! vous ne comprenez donc pas? Je veux vivre une vie pleine, je veux voir de nouveaux endroits, recevoir de nouvelles impressions, ici c'est toujours la mme chose...
        - Revenez! rugit une voix d'tain. Balivernes! La mme chose, c'est trs bien. Hausse fixe! Compris? Rptez!
        - Ah! vous et vos commandements...
        C'taient sans aucun doute les machines qui parlaient. Perets ne les voyait pas et n'avait aucun moyen de se les reprsenter, mais il imagina soudain qu'il tait cach sous le comptoir d'un magasin de jouets et qu'il coutait parler les jouets
     familiers de son enfance, mais des jouets devenus gigantesques, et par l effrayants. Cette voix fluette et hystrique appartenait videmment  Jeanne, la poupe de cinq mtres de haut. Elle portait une robe de tulle bariole, et elle avait un
     visage joufflu, rose et immobile avec des yeux qui roulaient, des bras pais, absurde ment carts et des pieds aux doigts colls ensemble. La basse, c'tait l'ours gigantesque Vinni Puch. qui tenait  peine dans le container, dbonnaire, bouriff,
     bourr de sciure, brun avec des yeux-boutons en verre. Les autres taient aussi des jouets, mais Perets ne pouvait encore savoir lesquels.
        - Je pense qu'il faudrait quand mme que tu travailles, grommela Vinni Puch. Considre qu'il y a ici des cratures qui ont eu moins de chance que toi. Par exemple, notre jardinier. Il voudrait bien travailler. Mais il reste ici  penser jour et
     nuit, parce que le plan d'action n'est pas encore dtermin. Et jamais personne ne l'a entendu se plaindre. Un travail monotone, c'est aussi un travail. Un plaisir monotone, c'est encore un plaisir. Ce n'est pas une raison pour discuter de la mort
     et ainsi de suite.
        - Ah! vous ne comprenez pas, dit la poupe Jeanne. Chez vous tantt les rves sont cause de tout, tantt je ne sais pas. Mais j'ai des pressentiments. Je ne me trouve pas de place. Je sais qu'il va y avoir une terrible explosion, et  la moindre
     tincelle je vole en clats et je me transforme en vapeur. Je le sais, je l'ai vu.
        - Revenez! tonna la voix d'tain. C'est assez! Que savez-vous sur les explosions? Vous pouvez courir vers l'horizon  n'importe quelle vitesse et sous n'importe quel angle. Et celui qui le veut peut vous atteindre de n'importe quelle distance, et
     ce sera une vritable explosion, pas une petite vapeur mondaine. Mais est-ce que celui qui le veut, c'est moi? Personne ne le dira, et mme s'il le voulait, il n'y parviendrait pas. Je sais ce que je dis. Compris? Rptez.
        Il y avait beaucoup de stupide assurance dans tout a. C'tait une fois pour toutes un norme tank mcanique. C'est avec la mme assurance stupide qu'il escaladait avec ses chenilles en caoutchouc une bottine mise en travers de sa route.
        - Je ne sais pas  quoi vous pensez, dit la poupe Jeanne. Mais si je suis venue ici, vers vous, vers les seules cratures proches de moi, cela ne signifie pas, pour moi, que j'aie l'intention de courir vers l'horizon sous certains angles pour le
     plaisir de qui que ce soit. Et d'une manire gnrale, je vous prie de prendre en considration que ce n'est pas avec vous que je parle... Et pour ce qui est du travail, je ne suis pas malade, je suis un tre normal, et des plaisirs me sont
     ncessaires, comme  vous tous. Mais ce n'est pas le vritable travail, une espce de faux plaisir. J'attends toujours le mien, le vritable, mais le sien non, non et non. Et je ne sais pas pourquoi, mais quand je commence  penser, je n'arrive qu'
     des absurdits.
        - Eh bien!... fit la voix de basse de Puch. Dans l'ensemble, oui... Evidemment... Seulement... Humm...
        - Tout cela est vrai! commenta une voix nouvelle, extrmement jeune et sonore. La fillette a raison. Il n'y a pas de travail vritable...
        -- Travail vritable, travail vritable! grina venimeusement le vieillard D'un seul coup il y a des mines de travail vritable. L'Eldorado! Les mines du roi Salomon! Ils viennent tous me voir avec leurs intrieurs malades, avec leurs sarcomes,
     leurs adorables fistules, leurs apptissants adnodes et appendices, leurs caries, ordinaires mais si fascinantes enfin! Soyons francs : ils gnent, ils empchent de travailler. Je ne sais pas pourquoi - ils dgagent peut-tre une odeur
     particulire, ou bien ils mettent un champ inconnu, toujours est-il que quand ils se trouvent  ct de moi je deviens schizophrne. Je me ddouble. Une moiti de moi-mme a soif de volupt, essaye de saisir et de faire ce qui est ncessaire, doux,
     dsir, l'autre tombe dans la prostration et se pose sans cesse les mmes ternelles questions : est-ce que a en vaut la peine, et pourquoi, est-ce que c'est moral... Vous par exemple, c'est de vous que je parle, vous faites quoi, vous travaillez?
        - Moi? dit Vinni Puch. Naturellement... Mais comment... De votre part c'est tout de mme trange, je ne m'attendais pas... Je termine le travail sur un projet d'hlicoptre, et puis aprs... J'ai dj dit que j'avais fait un tracteur merveilleux,
     c'tait un tel plaisir... Je crois que vous n'avez aucune raison de douter de mon travail.
        - Mais je ne doute pas, je ne doute pas, grina le vieillard. Dites-moi seulement o est ce tracteur?
        - Allons... Je ne comprends mme pas... Comment pourrais-je le savoir? Et qu'est-ce que j'en ai  faire? En ce moment, ce qui m'intresse, c'est l'hlicoptre.
        - C'est justement de cela qu'il s'agit! dit l'astrologue. Vous n'en avez rien  faire. Vous tes content de tout. Personne ne vous ennuie. On vous aide mme! Vous avez mis au monde un tracteur en nageant dans le bonheur, et les gens vous l'ont
     aussitt enlev, pour que vous ne vous perdiez pas en vtilles mais que vous puissiez jouir sur un grand pied. Et maintenant demandezlui si les hommes l'aident ou non.
        - Moi? rugit le Tank. Merde! Revenez! Quand quelqu'un va au polygone et dcide de se drouiller un peu, de faire durer le plaisir, de jouer un peu, de prendre la cible dans une fourchette d'encadrement azimutale, ou, disons verticale, c'est un
     toll gnral, des cris et des clameurs coeurantes et n'importe qui sombre dans le dsarroi. Mais ai-je dit que ce n'importe qui c'tait moi? Non, vous n'attendez pas cela de moi. Compris? Rptez!
        - Et moi, et moi aussi! se mit  jacasser la poupe Jeanne. Combien de fois me suis-je demand pourquoi ils existent! Car tout dans le monde a un sens, n'est-ce pas? Et eux, je crois qu'ils n'en ont pas. Il est vident qu'ils n'existent pas, ce
     ne sont que des phantasmes. Quand on essaye de les analyser, de prendre un chantillon de la partie infrieure, de la partie suprieure et du milieu,  chaque fois on se heurte  un mur ou on passe  ct, ou alors on s'endort...
        - Ils existent indubitablement, stupide hystrique que vous tes! grina l'Astrologue. Ils ont une partie suprieure, une infrieure et une intermdiaire, et toutes ces parties sont remplies de maladies. Je ne connais rien de plus ravissant,
     aucune autre crature ne porte en elle autant d'objets de dlectation que les hommes. Qu'entendez-vous par sens de leur existence?
        - Mais arrtez de tout compliquer! dit la voix jeune et sonore. Ils sont simplement beaux. C'est un vritable plaisir de les regarder. Pas toujours, bien sr, mais imaginez un jardin. Il pourra tre aussi beau que vous voudrez, mais sans les
     hommes il ne sera pas complet, il ne sera pas achev. Il doit y avoir au moins une espce d'homme pour animer le jardin. Ce peut tre les petits hommes aux extrmits nues, qui ne marchent jamais mais courent toujours et jettent des pierres... ou
     les hommes moyens, qui arrachent les fleurs... peu importe. Mme les hommes au poil bouriff qui courent sur leurs quatre extrmits. Un jardin sans eux, ce n'est pas un jardin.
        - On ne peut qu'tre afflig en entendant de pareilles inepties, dclara le Tank. Stupide! Les jardins nuisent  la visibilit, et pour ce qui est des hommes, ils gnent perptuellement tout un chacun, et il est tout simplement impossible de dire
     quelque chose de bien sur eux. Quoi qu'il en soit, il suffit  n'importe qui de tirer une bonne salve sur une construction o, pour une raison ou pour une autre, se trouvent des hommes pour que disparaisse tout dsir de travailler, pour qu'on se
     sente somnolent et que celui qui a fait a, qui qu'il soit, s'endorme. Naturellement, je ne dis pas cela pour moi, mais si quelqu'un disait cela de moi, auriez-vous des objections  prsenter?
        - On dirait que ces derniers temps vous parlez beaucoup des hommes, dit Vinni Puch. Quel que soit le point de dpart de la conversation, vous en venez toujours aux hommes.
        - Et pourquoi pas, au fait? attaqua immdiatement l'Astrologue. Qu'est-ce que a peut vous faire? Vous tes un opportuniste! Et si nous voulons parler, nous parlerons. Sans solliciter votre permission.
        - Je vous en prie, je vous en prie, dit tristement Vinni Puch. Avant, nous parlions principalement des cratures vivantes, du plaisir, des projets, et maintenant je remarque que les hommes commencent  occuper une place de plus en plus grande
     dans nos conversations, c'est--dire dans nos penses.
        Un silence se fit. Essayant de ne pas faire de bruit, Perets changea de position - il se coucha sur le ct et ramena un genou vers son ventre. Vinni Puch a tort. Qu'ils parlent des hommes, qu'ils parlent le plus possible des hommes.
     Manifestement, ils connaissent trs mal les hommes ; et c'est pour cela que ce qu'ils disent est intressant. La vrit sort de la bouche des enfants. Quand les hommes parlent d'eux-mmes, c'est soit pour fanfaronner, soit pour se frapper la
     poitrine. C'est devenu lassant...
        - Vous tes tous assez btes dans vos jugements, dit l'Astrologue. Prenez par exemple le Jardinier. J'espre, vous comprenez que je suis assez objectif pour aller au-devant des plaisirs de mes camarades. Vous aimez planter des jardins et tracer
     des parcs. J'admets parfaitement. Mais dites-moi de grce ce que font l les hommes? A quoi servent les hommes qui lvent la patte prs des arbres, ou ceux qui font cela d'une autre faon? Je sens chez vous une sorte de nature malade. C'est comme si
     en oprant des glandes, j'exigeais pour la plnitude de mon plaisir que l'opr soit envelopp dans des chiffons de couleur...
        - C'est simplement que vous tes plutt sec de nature, remarqua le Jardinier, mais l'Astrologue ne l'coutait pas.
        - Ou bien vous, par exemple, poursuivit-il. Vous agitez perptuellement vos bombes et vos fuses, vous calculez des corrections-but et vous faites la fte avec vos systmes de vise. Est-ce que cela ne vous est pas gal qu'il y ait ou non des
     hommes dans les constructions? Il semblerait qu'au contraire vous pourriez penser  vos camarades,  moi par exemple. Suturer des plaies! prononat-il rveusement. Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que c'est, suturer une belle blessure au ventre
     bien dchiquete...
        - Les hommes, encore les hommes, fit Vinni Puch sur un ton afflig. Cela fait la septime soire que nous ne parlons que des hommes. C'est trange  dire, mais apparemment il s'est cr entre les hommes et vous un certain lien, encore indtermin
     mais assez solide. La nature de ce lien est pour moi tout  fait obscure, si je fais exception pour vous. Docteur, puisque les hommes sont pour vous une indispensable source de plaisir. D'une manire gnrale, tout ceci me parat ridicule et je
     crois que le temps est venu de...
        - Revenez! rugit le Tank. Le temps n'est pas encore venu.
        - Qu-quoi? demanda Vinni Puch, interloqu.
        - Le temps n'est pas encore venu, je dis, rpta le Tank. Certains sont videmment incapables de savoir si le temps est venu ou non, d'autres - je ne les nommerai pas - ne savent mme pas que ce temps doit venir, mais tout le monde sait trs bien
     qu'il y aura invitablement un jour o il sera non seulement possible de tirer sur les hommes qui se trouvent  l'intrieur des constructions mais encore ncessaire! Et celui qui ne tire pas est un ennemi! Un criminel! Le dtruire! Compris? Rptez!
        - Je devine ce que cela peut tre, laissa tomber l'Astrologue sur un ton d'une douceur inattendue. Des plaies par dchirure... Gangrne gazeuse... Brlures radioactives du troisime degr...
        - Toujours les mmes phantasmes, soupira la poupe Jeanne. Quel ennui! Quelle tristesse!
        - Puisque vous ne pouvez pas vous arrter de parler des hommes, dit Vinni Puch, essayons si vous voulez d'lucider la nature de ce lien. Essayons de raisonner logiquement...
        - De deux choses l'une, dit une nouvelle voix, mesure et ennuyeuse. Si le lien en question existe, la suprmatie est exerce soit par eux, soit par nous.
        - Absurde, dit l'Astrologue. Pourquoi "ou"? Evidemment c'est nous.
        - Qu'est-ce que c'est que la "suprmatie"? demanda la poupe Jeanne d'une voix malheureuse.
        - La suprmatie signifie dans le contexte en question "le fait d'occuper la position dominante", expliqua la voix ennuyeuse. Quant  ce qui est de la formulation du problme elle-mme, on ne peut la dclarer absurde, mais uniquement correcte, si
     l'on dcide de, raisonner logiquement. Il y eut un silence. Tout le monde attendait manifestement la suite. Enfin Vinni Puch n'y tint plus et demanda : "Alors?"
        - Je n'ai pas encore clairci le fait de savoir si vous avez dcid de raisonner logiquement? dit la voix ennuyeuse.
        - Oui, oui, c'est dcid, assurrent en choeur les machines.
        - Dans ce cas, en primant pour axiome l'existence de ce lien, soit ils sont pour vous, soit vous tes pour eux. S'ils sont pour vous et qu'ils vous empchent d'agir conformment aux lois de votre nature, ils doivent tre carts, comme on carte
     n'importe quel obstacle. Si vous tes pour eux, mais que cet tat de choses ne vous satisfait pas, ils doivent galement tre carts, comme on carte toutes les causes d'un tat de choses insatisfaisant. C'est tout ce que je peux dire en substance
     de notre conversation.
        Aprs cela, plus personne ne pronona un mot, il y eut dans les containers un certain remue-mnage, des grincements, des claquements comme si les normes jouets se prparaient  aller se coucher, puiss par la conversation, et l'on sentait
     encore suspendu dans l'air un sentiment de gne gnral, comme dans une assemble de personnes qui ont largement cancan sans pargner, pour le seul plaisir de faire un bon mot, ni pre ni mre et qui sentent soudain qu'elles sont alles trop loin.
        - Il y a l'humidit qui se lve, grina  mivoix l'Astrologue.
        - Je l'avais dj remarqu, chuchota la poupe Jeanne. C'est si agrable : de nouveaux chiffres...
        - Qu'est-ce qu'elle a encore cette alimentation, grommela Vinni Puch. Jardinier, vous n'auriez pas en rserve une batterie de vingt-deux volts?
        - Je n'ai rien, rpondit Jardinier. Puis il y eut un craquement, comme le bruit d'une feuille de contre-plaqu arrache, un sifflement mcanique, et Perets vit soudain par l'troite fente au-dessus de lui quelque chose de brillant qui se mouvait,
     il lui sembla que quelqu'un le regardait dans l'ombre entre les caisses. Une sueur froide l'inonda, il se leva, sortit sur la pointe des pieds dans la lumire lunaire et, se lanant  dcouvert, courut vers la route. Il courait de toutes ses forces
     et il lui semblait  tout moment que des dizaines d'yeux ineptes le suivaient et le voyaient si petit, si pitoyable, si dsarm dans la plaine ouverte  tous les vents et riaient de son ombre plus grande que lui, riaient des chaussures que la peur
     lui avait fait oublier et qu'il n'osait plus maintenant aller chercher.
        Il dpassa un petit pont jet par-dessus un ravin assch et voyait dj les lumires des premires maisons de l'Administration quand il sentit qu'il s'essoufflait, que ses pieds nus lui causaient une douleur insupportable. Il voulut s'arrter,
     mais il perut,  travers le bruit de sa propre respiration, le martlement d'une multitude de pieds derrire lui et, perdant  nouveau la tte, il rassembla ses dernires forces et se remit  courir, ne sentant plus la terre sous lui, ne sentant
     plus son propre corps, crachant une bave collante et visqueuse. La lune filait en mme temps que lui et il pensa : "a y est, c'est la fin." Le martlement le rejoignit et une forme blanche, immense, chaude, comme un cheval emball, apparut  ses
     cts, masquant la lune, puis se dtacha en avant et commena  s'loigner lentement en allongeant sur un rythme furieux de longues jambes nues, et Perets s'aperut que c'tait un homme qui portait un maillot de footballeur frapp du numro "14" et
     une culotte de sport blanche avec une bande sombre, et il fut encore plus effray. Le martlement multiple derrire son dos ne cessait pas, on entendait des gmissements et des cris douloureux. "Ils courent, pensa-t-il hystriquement. Ils courent
     tous! C'est commenc! Et ils courent! Mais c'est trop tard, trop tard, trop tard..."
        II voyait confusment sur les cts les cottages de la rue principale, des visages angoisss, et il essayait de ne pas se laisser distancer par les longues jambes du numro 14, parce qu'il ne savait pas o il fallait courir et o tait le salut :
     "Les armes se dchanent dj quelque part et je ne sais pas o, et je me retrouve encore une fois de ct, mais je ne veux pas. je ne peux pas tre de ct maintenant, parce qu'ils sont l-bas, dans les caisses, ils ont peut-tre raison, de leur
     point de vue, mais ils sont aussi mes ennemis..."
        II vola dans la foule, qui s'carta devant lui, il vit passer devant ses yeux un petit drapeau  damiers, des clameurs enthousiastes retentirent et quelqu'un de connaissance courut quelques instants  ses cts, rptant comme une condamnation :
     "Ne vous arrtez pas, ne vous arrtez pas..." II s'arrta alors et aussitt on l'entoura, on jeta sur ses paules une robe de chambre de satin. Une voix radiophonique dmesurment enfle annona : "Deuxime, Perets, du groupe de la Protection
     scientifique dans le temps de sept minutes douze secondes trois diximes... Attention, voici le troisime qui arrive!"
        La personne de connaissance, qui tait le Proconsul, disait : "Vous tes formidable, Perets, je ne m'y attendais pas du tout Quand on vous a annonc au dpart, je riais, mais maintenant je vois qu'il faut absolument vous mettre dans le groupe de
     base. Allez vous reposer maintenant, et demain vers dix heures venez au stade. Il faudra franchir la zone d'assaut. Je vous ferai entrer par les ateliers d'ajustage... Ne discutez pas, je m'entendrai avec Kim." Perets regarda autour de lui. Il y
     avait beaucoup de personnes connues et d'inconnus en masques de carton. A peu de distance de l, on faisait sauter en l'air l'homme aux longues jambes qui tait arriv premier. Il s'envolait sous la lune, droit comme un I, serrant contre sa poitrine
     une grande coupe mtallique. Une banderole qui portait l'inscription "Arrive" tait tendue en travers de la rue et sous la banderole, les yeux rivs au chronomtre, se tenait Claude-Octave Domarochinier, vtu d'un strict manteau noir dont l'une des
     manches s'ornait d'un brassard o l'on lisait : "Juge principal". "... Et si vous aviez couru en tenue de sport, grommelait le Proconsul, on aurait pu vous compter officiellement ce temps." Perets le repoussa du coude et s'enfona dans la foule, les
     jambes flageolantes.
        - ... Plutt que de rester chez soi  suer de peur, disait quelqu'un dans la foule, il vaut mieux faire du sport.
        - Je disais la mme chose  Domarochinier tout  l'heure. Mais ce n'est pas une histoire de peur, vous faites erreur. Il fallait mettre de l'ordre dans les cavalcades des groupes de recherche. Puisque ils courent tous comme a, autant que ce soit
     pour quelque chose...
        - Et qui a eu cette ide? Domarochinier! Il ne perd pas le nord. Il sait y faire!
        - a ne sert  rien pourtant de les faire courir en caleon. Faire son devoir en caleon - c'est une chose, c'est honorable. Mais faire des comptitions en caleon, c'est pour moi une erreur organisationnelle typique. Je vais crire  ce sujet
     ...
        Perets se dgagea de la foule et remonta en chancelant la rue encombre. Il avait des nauses, la poitrine lui faisait mal et il imaginait les autres, dans leurs caisses, tirant leurs cous de mtal pour regarder la foule de gens en caleons avec
     leurs yeux bands et s'efforant vainement de comprendre quel est le lien qui les unit  cette foule et ne pouvant pas le comprendre, alors que ce qui leur sert de sources de patience est sur le point de se tarir...
        Il n'y avait pas de lumire dans le cottage de Kim ;  l'intrieur, un nourrisson pleurait.
        On avait clou des planches sur la porte de l'htel et derrire les fentres sombres quelqu'un marchait avec une lanterne sourde. Perets aperut aux fentres du premier tage des visages blmes prcautionneusement tourns vers l'extrieur.
        Les portes de la bibliothque s'ouvraient sur un canon au tube d'une longueur dmesure termin par un large frein de bouche tandis que de l'autre ct de la rue un hangar finissait de brler, et l'on voyait, clairs par les flammes pourpres du
     foyer, des gens en masques de carton qui promenaient des dtecteurs de mines sur les lieux de l'incendie.
        Perets se dirigea vers le parc. Mais dans une ruelle sombre une femme s'approcha de lui, le prit par la main et l'entrana. Perets ne rsista pas, tout lui tait gal. Elle tait toute vtue de noir, sa main tait tide et douce et son visage
     blanc luisait faiblement dans l'obscurit.
        "Alevtina, pensa Perets. Elle a attendu son heure, pensa-t-il avec une impudence non dissimule. Et alors? Elle attendait. Je ne comprends pas pourquoi, je ne comprends pas en change de quoi je me suis rendu  elle, mais c'est moi qu'elle
     attendait..."
        Ils entrrent dans la maison, Alevtina alluma la lumire et dit :
        - Il y a longtemps que je t'attendais ici.
        - Je sais, dit-il.
        - Et pourquoi passais-tu sans t'arrter? "Oui, pourquoi au fait? pensa-t-il. Sans doute parce que a m'tait gal."
        - a m'tait gal, dit-il.
        - Bon, ce ne fait rien. Assieds-toi, je vais m'occuper de tout.
        Il s'assit sur le bord d'une chaise, les mains  plat sur ses genoux et la regarda enlever son chle noir et le pendre  un clou - blanche, pleine, tide. Elle s'enfona dans la maison ; un chauffebains  gaz se mit  ronfler et il y eut un bruit
     d'eau qui coule. Ses pieds lui faisaient trs mal, il leva la jambe et examina la plante de ses pieds nus. Les coussinets taient couverts d'un mlange de sang et de poussire qui en schant avait form des crotes noirtres. Il se voyait en train
     de plonger ses pieds dans l'eau brlante : ce serait d'abord douloureux, puis la douleur disparatrait pour faire place  l'apaisement. "Je dormirai aujourd'hui dans la baignoire, pensa-t-il. Et elle viendra ajouter de l'eau chaude si elle veut."
        - Viens ici, appela Alevina.
        Il se leva pniblement, avec l'impression que tous ses os craquaient douloureusement, boitilla sur le tapis rouge jusqu' la porte du couloir, puis sur le tapis noir et blanc du couloir jusqu'au renfoncement o s'ouvrait la porte de la salle de
     bains avec ses faences tincelantes, le ronflement affair de la flamme bleu du chauffe-bains  gaz et Alevina qui, penche au-dessus de la baignoire, rpandait dans l'eau une poudre fine. Pendant qu'il se dshabillait, arrachant son linge raidi
     par la boue, elle agita l'eau et un manteau de mousse monta  la surface, dborda de la baignoire, et il se plongea dans la mousse neigeuse, fermant les yeux de plaisir et de douleur, tandis qu'Alevtina assise sur le rebord de la baignoire le
     regardait, un sourire caressant au coin des lvres, si bonne, si accueillante - et il n'avait pas t une seule fois question de papiers...
        Elle lui lavait la tte et lui, crachotant et s'brouant, se disait que ses mains taient aussi fortes et habiles que celles de sa mre - et elle devait videmment savoir faire aussi bien la cuisine... Puis elle lui demanda : "Je te frotte le
     dos?" Il se tapota l'oreille de la main pour chasser l'eau et le savon et dit : "Bien sr, naturellement!" Elle lui passa sur le dos un gant de filasse rche et ouvrit le robinet de la douche.
        - Attends, dit-il, je veux rester encore un peu comme a. Je vais vider l'eau, en mettre de la propre et je resterai allong, avec toi assise  ct. S'il te plat.
        Elle arrta la douche, sortit un moment et revint avec un tabouret.
        - On est bien! dit-il. Tu sais, jamais encore je n'avais t aussi bien.
        - Tu vois, dit-elle en souriant. Et tu ne voulais jamais.
        - Comment pouvais-je savoir?
        - Et pourquoi est-ce que tu veux toujours tout savoir d'avance? Tu aurais pu seulement essayer. Qu'est-ce que tu y aurais perdu? Tu es mari?
        - Je ne sais pas, dit-il. Maintenant, je crois que non.
        - C'est bien ce que je pensais. Evidemment, tu l'aimais beaucoup? Comment tait-elle?
        - Comment tait-elle... Elle n'avait peur de rien. Elle tait bonne. Nous rvions souvent de la fort.
        - De quelle fort?
        - Comment, de quelle fort? Il n'y a qu'une fort.
        - La ntre, tu veux dire?
        - Elle n'est pas  vous. Elle existe pour ellemme. D'ailleurs en ralit elle est peut-tre  nous. Mais c'est difficile de se le reprsenter.
        - Je n'ai jamais t dans la fort, dit Alevtina. On dit que c'est effrayant.
        - Ce qu'on ne comprend pas est toujours effrayant. Il faudrait commencer par apprendre  ne pas avoir peur de ce qu'on ne comprend pas. Alors tout serait simple.
        - Moi je crois simplement qu'il ne faut pas se raconter d'histoires. Si on se racontait un peu moins d'histoires, il n'y aurait rien d'incomprhensible. Et toi, Pertchik, tu n'arrtes pas de te raconter des histoires.
        - Et la fort?
        - Quoi, la fort? Je n'y suis pas alle, mais si j'y allais je ne crois pas que je serais particulirement perdue. L o il y a la fort, il y a des sentiers, l o il y a des sentiers, il y a des gens et on peut toujours s'entendre avec les
     gens.
        - Et s'il n'y a personne?
        - S'il n'y a personne, il n'y a rien  y faire. Il faut s'en tenir aux gens. Avec des gens, rien n'est jamais perdu.
        - Non, dit Perets. Ce n'est pas si simple. Avec les gens, moi je suis perdu. Je ne comprends rien avec les gens.
        - Mon Dieu, mais qu'est-ce que tu ne comprends pas, par exemple?
        - Je ne comprends rien. C'est pour a, entre autres, que j'ai commenc  rver  la fort. Mais maintenant je vois que ce n'est pas plus facile dans la fort.
        Elle secoua la tte.
        - Quel enfant tu es encore, dit-elle. Tu ne veux absolument pas comprendre qu'il n'y a rien d'autre sur terre que l'amour, la nourriture et l'orgueil. Evidemment tout est embrouill comme une pelote, mais quel que soit le fil que tu tires, tu
     arrives toujours ou  l'amour, ou au pouvoir, ou  la nourriture...
        - Non, dit Perets. Je ne le veux pas.
        - Mon pauvre chri, dit-elle doucement. Mais qui ira te demander si tu veux ou si tu ne veux pas... A moins que je ne te le demande : Qu'es-tu, Pertchik,  t'agiter ainsi, que te faut-il?
        - Je crois que maintenant il ne me faut plus rien, dit Perets. Seulement dcamper d'ici et me faire archiviste... ou restaurateur. Voil tous mes dsirs.
        Elle secoua  nouveau la tte
        - Je ne crois pas. Tu es beaucoup trop compliqu. Il te faut trouver quelque chose de plus simple.
        Il ne rpliqua pas et elle se leva.
        - Voil une serviette. Je t'ai mis du linge l. Sors et on prendra du th. Du th et de la confiture de framboise, et tu iras dormir.
        Perets avait dj vid l'eau et, debout dans la baignoire, se schait avec une grande serviette ponge quand il entendit un tintement de vitres et l'cho lointain d'un coup sourd. Il se souvint alors du dpt de matriel, de Jeanne, la poupe
     stupide hystrique et cria :
        - Qu'est-ce que c'est? O?
        - C'est la machine qui a explos, rpondit Alevtina. Ne crains rien.
        - O? O a-t-elle explos? Au dpt? Alevtina resta quelques instants silencieuse, apparemment elle regardait par la fentre.
        - Non, dit-elle enfin. Pourquoi au dpt? Dans le parc... Il y a de la fume... Et ils courent tous, ils courent...



                                                                                                                               VI


        On ne voyait pas la fort. A sa place, sous la falaise, des nuages s'tendaient en une couche dense jusqu' l'horizon. On aurait dit un champ de glace enneig : des banquises, des dunes de neige, des troues et de crevasses cachant un abme sans
     fond : celui qui sauterait du haut de la falaise ne serait pas arrt par la terre, par le marcage tide ou les branches tendues des arbres, mais par la glace dure, tincelante sous le soleil matinal, couverte d'une pellicule de neige sche et
     poudreuse, et il resterait tendu sur la glace, plat, immobile et noir sous le soleil. On aurait dit aussi une vieille couverture blanche, soigneusement nettoye, qui aurait t jete par-dessus la cime des arbres.
        Perets chercha autour de lui, trouva un caillou, le fit sauter d'une paume  l'autre et se dit que le bord de l'-pic tait vraiment un coin de rve : d'ici l'Administration ne se faisait pas sentir, il y avait ici des cailloux, des buissons
     sauvages et piquants, de l'herbe vierge brle par le soleil, et mme un oiseau qui se permettait de gazouiller, il fallait seulement viter de regarder vers la droite, vers les luxueuses latrines  quatre fentres qui, suspendues au-dessus du
     gouffre, exposaient insolemment au soleil leur peinture toute frache. Il est vrai qu'elles taient assez loin et on pouvait, si on le voulait, se forcer  imaginer que c'tait un kiosque ou quelque pavillon scientifique, mais il aurait tout de mme
     mieux valu qu'elles ne soient pas l.
        C'est peut-tre  cause de ces latrines toutes neuves, difies au cours de la nuit agite qui avait prcd, que la fort se dissimulait derrire les nuages. Mais c'tait peu probable. La fort ne se serait pas emmitoufle jusqu' l'horizon pour
     une telle bagatelle, les hommes ne pouvaient pas lui faire un tel effet.
        "En tout cas, pensa Perets, je pourrai venir ici chaque matin. Je ferai tout ce qu'on me dira de faire, je ferai des calculs sur la " mercedes " abme, je franchirai la zone d'assaut, je jouerai aux checs avec le manager et j'essaierai mme
     d'aimer le kfir : ce ne doit pas tre tellement difficile, puisque la plupart des gens ont russi  le faire. Et le soir (et la nuit aussi) j'irai chez Alevtina, je mangerai de la confiture de framboise et je me reposerai dans la baignoire du
     Directeur. C'est mme une ide, pensa-t-il : s'essuyer avec la serviette du Directeur, s'envelopper dans la robe de chambre du Directeur et se chauffer les pieds dans les chaussettes de soie du Directeur. Deux fois par mois j'irai  la station
     biologique toucher la paye et les primes, pas dans la fort mais  la station, prcisment, et mme pas  la station mais  la caisse, pas pour un rendez-vous avec la fort ni pour faire la guerre  la fort, mais pour la paye et les primes. Et le
     matin, de bonne heure, je viendrai ici pour regarder de loin la fort et pour lui jeter des cailloux."
        Derrire lui les buissons s'cartrent bruyamment. Perets se retourna avec circonspection : ce n'tait pas le Directeur, mais encore et toujours Domarochinier. Il tenait  la main une paisse chemise et il s'arrta  quelque distance, abaissant
     vers Perets un regard humide. Il savait manifestement quelque chose, quelque chose d'important et il avait apport ici, au bord de l'-pic, cette trange et angoissante nouvelle que personne au monde d'autre que lui ne connaissait, et il tait
     manifeste que tout ce qui avait cours auparavant n'avait maintenant plus de sens et que chacun devrait donner tout ce dont il tait capable.
        - Bonjour, dit-il en s'inclinant et en tendant la chemise  Perets. Vous avez bien dormi?
        - Bonjour, dit Perets. Merci.
        - L'humidit est aujourd'hui de soixante-seize pour cent, dit Domarochinier. Temprature : dixsept degrs. Vent nul. Nbulosit : zro. (Il s'avana sans bruit, les mains sur la couture du pantalon, inclina son corps vers Perets et annona.) Le
     double-v est ce matin gal  seize...
        - Quel double-v? demanda Perets en se levant.
        - Le nombre de taches, dit trs vite Domarochinier, le regard fuyant. Sur le soleil, sur le s-s-s... Il se tut, regardant fixement Perets en face.
        - Et pourquoi me dites-vous a? demanda Perets d'un ton hostile.
        - Je vous demande pardon, dit htivement Domarochinier. Cela ne se reproduira plus. Donc il n'y a que l'humidit, la nbulosit, le vent... hmm... et... Vous ne voulez pas non plus que je vous fasse de rapport sur les opposants?
        - Ecoutez, dit Perets, maussade. Que voulez-vous de moi?
        Domarochinier fit deux pas en arrire et inclina la tte.
        - Je vous demande pardon, dit-il. Il est possible que je vous aie ennuy, mais il y a quelques papiers qui ncessitent... sans retard, pour ainsi dire... que vous personnellement... (Il tendit  Perets la chemise, comme un plateau vide.) Voulez-
     vous que je fasse mon rapport?
        - Vous savez... dit Perets sur un ton menaant.
        - Oui-oui? dit Domarochinier.
        Sans lcher la chemise, il se mit  fouiller fbrilement ses poches, comme s'il cherchait un calepin. Son visage tait devenu bleu d'empressement.
        "L'imbcile, le fichu imbcile, pensa Perets en essayant de se dominer. Qu'est-ce qui lui prend?"
        - C'est stupide, dit-il aussi calmement qu'il le pouvait. Vous comprenez? C'est stupide et a n'a rien d'amusant.
        - Oui-oui, dit Domarochinier. (Courb, serrant la chemise entre son coude et sa hanche, il griffonnait dsesprment des mots sur son bloc-notes.) Une seconde... Oui-oui?
        - Qu'est-ce que vous crivez? demanda Perets.
        Domarochinier lui jeta an regard apeur et lut :
        "Quinze juin... heure : sept quarante-cinq... lieu : au-dessus de l'-pic..."
        - Ecoutez, Domarochinier, dit Perets avec colre. Qu'est-ce que vous voulez, une fois pour toutes? Qu'est-ce que vous avez  me coller au train tout le temps comme a? a suffit, il y en a assez! (Domarochinier crivait.) Votre plaisanterie est
     plutt stupide, vous n'avez pas  m'espionner. Vous devriez avoir honte,  votre ge. Mais arrtez d'crire, crtin! C'est vraiment idiot! Vous feriez mieux de faire votre gymnastique; ou de vous laver, regardez un peu  quoi vous ressemblez!
     Peuh!...
        Les doigts tremblant de rage, 1 entreprit de boucler les lanires de ses sandales
        - C'est vrai, ce qu'on dit de vous, que vous tes toujours fourr partout  noter toutes les conversations. Je croyais que a faisait partie de vos plaisanteries stupides... Je ne voulais pas le croire, je ne supporte pas ce genre de choses en
     gnral, mais vous, vous dpassez vraiment la mesure...
        Il se releva et vit Domarochinier fig au garde  vous. Des larmes coulaient sur ses joues.
        - Mais qu'avez-vous aujourd'hui? demanda Perets, alarm.
        - Je ne peux pas, bredouilla Domarochinier en sanglotant.
        - Vous ne pouvez pas quoi?
        - La gymnastique... Mon foie... un certificat... et me laver...
        - Seigneur Jsus, dit Perets. Si vous ne pouvez pas, ne le faites pas, je disais a simplement... Mais qu'est-ce que vous avez enfin  me suivre? Comprenez-moi, je n'ai rien contre vous, mais c'est extrmement dsagrable...
        - a ne se reproduira pas! s'cria avec transport Domarochinier. Jamais plus.
        Les larmes sur ses joues s'taient sches en un instant.
        - Bon, a suffit, dit Perets, fatigu, en s'enfonant  travers les buissons.
        Domarochinier s'accrochait  ses pas.
        "Vieux paillasse, pensa Perets. Tar..."
        - Trs urgent, bredouillait Domarochinier, le souffle court. Absolument indispensable... Votre attention personnelle...
        Perets se retourna.
        - Qu'est-ce que vous fourez, enfin? s'cria-t-il. Si c'est pour ma valise, rendez-la-moi, o l'avezvous trouve?
        Domarochinier posa la valise par terre et commena  ouvrir la bouche, au bord de l'asphyxie, mais Perets ne le laissa pas parler et saisit la poigne de la valise. Alors Domarochinier, qui n'avait rien pu dire, se coucha  plat ventre sur la
     valise.
        - Rendez-moi ma valise! dit Perets, glac de fureur.
        - Pour rien au monde, siffla Domarochinier en raclant le gravier de ses genoux.
        La chemise le gnait, il la prit entre ses dents et treignit la valise entre ses deux bras. Perets tira de toutes ses forces et arracha la poigne.
        - Cessez ce scandale! dit-il. Immdiatement!
        Domarochinier secoua la tte et murmura quelque chose. Perets dboutonna son col et jeta un regard dsempar autour de lui. A l'ombre d'un chne pas trs loin de l se trouvaient, pour une raison indtermine, deux ingnieurs en masques de
     carton. Interceptant ce regard, ils se redressrent et claqurent les talons. Alors Perets, jetant tout autour de lui des regards de bte traque, enfila prcipitamment l'alle qui menait vers la sortie du parc. Il croyait avoir dj tout vu, mais
     cette fois... Ils ont d se donner le mot, pensait-il fivreusement... Il faut courir, courir. Mais courir o? Il sortit du parc et allait prendre la direction de la cantine quand il trouva  nouveau sur son chemin Domarochinier, un Domarochinier
     sale et effrayant. Il tait l, la valise sur l'paule, son visage bleu inond de larmes,  moins que ce ne ft d'eau ou de sueur. Ses yeux, voils par une pellicule blanche, erraient, et il serrait contre sa poitrine la chemise o ses dents avaient
     laiss leur empreinte.
        - Pas ici, je vous en supplie, rla-t-il. Dans le bureau... C'est insupportablement urgent... Et par ailleurs les intrts de la subordination...
        Perets fit un cart pour l'viter et remonta en courant la rue principale. Les gens sur les trottoirs restaient figs, inclinaient la tte en roulant des yeux carquills. Un camion qui venait d'en face, se dirigeant vers lui, freina avec un
     hurlement sauvage, percuta un kiosque  journaux, des gens avec des pelles jaillirent de la caisse et commencrent  se mettre en rangs par deux. Un garde passa au pas de parade en prsentant les armes...
        Perets tenta par deux fois de prendre une rue transversale, et trouva  chaque fois Domarochinier sur son chemin. Domarochinier ne pouvait plus parler, il ne faisait que pousser des grognements et des meuglements inarticuls en roulant des yeux
     suppliants. Perets courut alors vers l'immeuble de l'Administration.
        "Kim, pensait-il fivreusement. Kim ne per mettra pas... A moins que lui aussi?... Je m'enfermerai dans les toilettes... Qu'ils essaient... Je frapperai  coups de pied... maintenant a m'est gal..."
        II fit irruption dans le hall d'entre et au mme moment un orchestre au grand complet entama avec des clats de cuivres une marche triomphale. Il vit des visages tendus, des yeux carquills, des torses bombs. Domarochinier le rejoignit et se
     lana  sa poursuite dans l'escalier d'honneur, sur les tapis framboise que personne ne se permettait jamais de fouler,  travers des salles inconnues  deux ranges de fentres, devant des gardes en uniforme de parade avec dcorations pendantes,
     sur un parquet cir et glissant, le poursuivit dans l'escalier, vers le troisime tage, dans une galerie de portraits, et  nouveau dans l'escalier, vers le quatrime tage, devant une haie de jeunes filles fardes et figes comme des mannequins
     et, enfin l'accula dans une sorte de somptueuse impasse claire par des lampes lumire du jour. Au bout, se trouvait une gigantesque porte revtue de cuir qui portait la plaquette "Directeur". Il tait impossible d'aller plus loin.
        Domarochinier le rattrapa, se faufila sous son coude, poussa un rle effrayant, un rle d'pileptique, et ouvrit devant lui la porte de cuir. Perets entra, enfona ses pieds dans une monstrueuse peau de tigre, enfona tout son tre dans la
     pnombre svre et autoritaire de portes endeuilles, dans l'arme noble du tabac de prix, dans un silence ouat, dans la srnit grave et mesure d'une existence trangre.
        - Bonjour, lana-t-il dans le vide,
        Mais il n'y avait personne derrire l'immense bureau. Personne dans les vastes fauteuils. Et aucun regard ne rencontra le sien, si ce n'est celui du martyr Selivan sur un tableau gant qui occupait tout le mur de ct.
        Derrire lui, Domarochinier laissa lourdement tomber la valise. Perets tressaillit et se retourna. Debout, chancelant, Domarochinier lui prsentait la chemise comme un plateau vide. Ses yeux taient morts, vitreux. Il ne va pas tarder  mourir,
     pensa Perets. Mais Domarochinier ne mourut pas.
        - Extraordinairement urgent..., siffla-t-il,  bout de souffle. Sans le visa du Directeur, impossible... personnel... jamais je ne me serais permis...
        - Quel Directeur? demanda Perets. Un terrible soupon commenait  se faire jour dans son esprit.
        - Vous..., exhala Domarochinier. Sans votre visa... impossible...
        Perets s'appuya sur la table et, se retenant  la surface polie, la contourna pour gagner le fauteuil qui lui parut tre le plus proche. Il se laissa tomber entre les bras de cuir frais et dcouvrit  sa gauche une batterie de tlphones
     multicolores,  sa droite des volumes relis gravs  l'or, devant lui un encrier monumental reprsentant Tannhaser et Vnus et au-dessus de lui les yeux blancs et implorants de Domarochinier et la chemise tendue. Il treignit les accoudoirs et
     pensa :
        "Ah! c'est comme a? Bande de fripouilles, de salauds, d'esclaves... c'est comme a, hein? Racaille, larbins, faces de carton... trs bien, puisque c'est comme a..."
        - Cessez d'agiter cette chemise au-dessus de la table, dit-il svrement. Donnez-la ici.
        Le bureau s'anima, des ombres passrent, un petit tourbillon se forma et Domarochinier se trouva  ses cts, un peu en retrait derrire son paule gauche. La chemise pose sur la table parut s'ouvrir toute seule, dcouvrant des feuilles de beau
     papier sur lesquelles il lut, imprim en capitales, le mot : "PROJET".
        - Je vous remercie, dit-il svrement. Vous pouvez aller.
        Il y eut  nouveau un tourbillon, une lgre odeur de sueur s'leva et disparut, et Domarochinier se trouva  la porte, en train de sortir  reculons, le corps inclin en avant pour saluer, les mains sur la couture du pantalon - effrayant,
     pitoyable et prt  tout.
        - Un instant, dit Perets.
        Domarochinier se figea.
        - Vous pouvez tuer un homme?
        Domarochinier n'hsita pas. Il prit un calepin et pronona :
        - Je vous coute!
        - Et vous suicider? demanda Perets.
        - Quoi? demanda Domarochinier.
        - Allez, dit Perets. Je vous appellerai plus tard.
        Domarochinier disparut. Perets s'claircit la gorge et se passa les mains sur le visage.
        - Supposons, dit-il  voix haute. Et ensuite?
        Il vit sur la table un agenda, tourna la page et lut ce qui tait not pour la journe en cours. L'criture de l'ancien Directeur le dut. Le Directeur crivait en grosses lettres bien lisibles, comme un professeur de calligraphie.
        "Chefs de groupe 9.30. Revue de pieds 10.30. Voir poudre. Essayer kfir-zfir. Machinisation. Bobine : qui l'a vole? Quatre bulldozers!!!"
        "Au diable les bulldozers, pensa Perets, c'est termin : plus de bulldozers, plus d'excavateurs, plus de machines  scier de l'Eradication... Ce serait pas mal de castrer Touzik au passage, mais c'est pas possible. Dommage... Et il y a aussi ce
     dpt de machines. Je le ferai sauter, dcida-t-il. Il imagina l'Administration, vue d'en haut, et comprit qu'il y avait beaucoup de choses  faire sauter. Beaucoup trop... N'importe quel imbcile peut faire sauter des choses", se dit-il.
        Il ouvrit le tiroir du milieu et vit des piles de papier, des crayons uss, deux odontomtres de philatliste et par-dessus le tout une patte d'paule de gnral dore. Une seule. Il chercha la seconde, en retournant les feuilles de papier, se
     piqua le doigt  une punaise et trouva le trousseau de clefs du coffre-fort. Le coffre se trouvait dans un coin loign, c'tait un coffre trs trange, dguis en desserte. Perets se leva et traversa le bureau pour gagner le coffre, remarquant au
     passage de nombreuses bizarreries qu'il n'avait pas remarques au premier abord.
        Sous une fentre se trouvait une crosse de hockey, flanque d'une bquille et d'une jambe artificielle chausse d'un bottillon et munie d'un patin  glace rouill. Tout au fond du bureau s'ouvrait une autre porte barre par une corde sur laquelle
     taient pendus des slips noirs et quelques chaussettes, dont certaines taient troues. Sur la porte elle-mme, une plaquette de mtal noirci qui portait l'inscription grave "BETAIL". Sur l'appui de la fentre,  demi cach par un rideau, un petit
     aquarium rempli d'une eau claire et transparente abritait des algues multicolores au milieu desquelles un axolotl gras et noir remuait rythmiquement ses oues branchues. Et derrire le tableau qui reprsentait l'exploit de Selivan mergeait un
     somptueux bton de chef d'orchestre, avec des queues de cheval...
        Perets s'affaira auprs du coffre, mit un certain temps  trouver les bonnes clefs et parvint finalement  ouvrir la lourde porte blinde. La contre-porte tait tapisse de photos lgres dcoupes dans des revues pour hommes, mais le coffre
     tait presque vide. Perets y trouva un pince-nez dont le verre gauche tait cass, une casquette chiffonne orne d'une cocarde trange, et la photographie d'une famille inconnue (le pre - arborant un rictus qui dcouvrait toutes ses dents, la mre
     - la bouche en cul de poule, et deux enfants en uniforme de Cadets). Il y avait aussi un parabellum bien astiqu, soigneusement entretenu, avec une seule balle dans le canon, une autre patte d'paule de gnral et une croix de fer avec des feuilles
     de chne. Le coffre contenait encore une pile de chemises, toutes vides,  l'exception de la dernire, tout en bas de la pile, o se trouvait le brouillon d'une note de service qui envisageait les sanctions  prendre contre le chauffeur Touzik pour
     nonfrquentation systmatique du muse historique de l'Administration. "Bien fait pour lui, la crapule, marmonna Perets. Il ne va mme pas au muse... Il va falloir donner suite  cette affaire..."
        "Touzik, toujours Touzik, qu'est-ce que c'est que cette histoire? Il n'est tout de mme pas le nombril du monde, non? Enfin, en un sens... Kfiromane, coureur rpugnant, glandouilleur systmatique... d'ailleurs tous les chauffeurs sont des
     glandouilleurs... non, il faut que a cesse : le kfir, la partie d'checs pendant les heures de travail. Et Kim, qu'est-ce qu'il peut bien calculer sur la " mercedes " qui draille? - A moins que ce ne soit justement ce qu'il faut, des espces de
     processus stochastiques... Ecoute, Perets, tu ne sais vraiment pas grand-chose. Tout le monde travaille. Il n'y a presque pas de tire-au-flanc. Ils travaillent la nuit, ils sont tous occups, personne n'a de temps. Les notes de service sont
     observes, je le sais, j'en ai fait l'exprience. Apparemment, tout va bien : les gardiens gardent, les conducteurs conduisent, les ingnieurs construisent, les chercheurs crivent des articles, les caissiers distribuent de l'argent... Ecoute,
     Perets, pensa-t-il, peut-tre qu'aprs tout ce mange n'existe que pour que tout le monde travaille? Un bon mcanicien rpare une voiture en deux heures. Et aprs? Les vingt-deux heures restantes? Et si en plus les voitures sont conduites par des
     travailleurs expriments qui ne les abment pas? La solution s'impose d'elle-mme : mettre le bon mcanicien aux cuisines, et les cuisiniers  la mcanique. Il ne s'agit pas seulement de remplir vingt-deux heures - vingt-deux ans. Non, il y a une
     certaine logique l-dedans. Tout le monde travaille, tout le monde fait son devoir d'homme... pas comme de vulgaires singes... Et ils acquirent des spcialits nouvelles... Finalement il n'y a aucune logique l-dedans, c'est le gchis complet, pas
     de la logique... Seigneur, je suis l  rester plant comme un piquet et ils salissent la fort, ils la dtruisent, ils la transforment en parc. Il faut faire quelque chose au plus vite, maintenant je rponds de chaque hectare, de chaque chiot, de
     chaque ondine, maintenant je rponds de tout..."
        II commena  s'agiter, referma tant bien que mal le coffre, se prcipita vers sa table, balaya les chemises de la main et sortit du tiroir une feuille de papier vierge.
        "II y a ici des milliers de personnes, pensa-t-il. Des traditions tablies, des modes de relations fixs, ils vont rire de moi... Il se souvint de Domarochinier, suant et pitoyable, et de lui-mme dans l'antichambre du Directeur. Non, ils ne
     riront pas. Ils vont pleurer, ils iront se plaindre  ce...  ce M. Ah... Ils vont s'gorger les uns les autres... Mais pas rire. C'est a le plus terrible, pensa-t-il. Ils ne savent pas rire, ils ne savent pas ce que c'est et  quoi a sert. Des
     hommes, pensa-t-il. De tout petits hommes, des homuncules. Il faut la dmocratie, la libert d'opinion, la libert de protestation et d'invective. Je les rassemblerai tous et je leur dirai : protestez! Protestez et riez... Oui, ils vont protester.
     Ils protesteront longuement, avec ivresse et avec passion, puisque c'est prescrit. Ils protesteront contre la mauvaise qualit du kfir, contre la mauvaise nourriture  la cantine, ils invectiveront avec une passion particulire le balayeur pour les
     rues qui n'ont pas t balayes depuis un an, ils injurieront le chauffeur Touzik pour son refus systmatique de frquenter les bains, et pendant les entractes ils iront aux latrines sur l'-pic... Non, je commence  m'embrouiller, pensa-t-il. Il
     faut procder par ordre. Qu'est-ce que j'ai actuellement?"
        II se mit  couvrir une feuille d'une criture rapide et illisible :
        "" Groupe de l'Eradication de la fort, groupe d'Etude de la fort, groupe de la Protection arme de la fort, groupe d'Aide  la population locale de la fort... " Qu'est-ce qu'il y a encore? Ah! oui. " Groupe de la Pntration du gnie ds. for.
     " Et puis... '' Groupe de la Protection scientifique for. " Voil, a a l'air d'tre tout. Bon. Et qu'est-ce qu'ils font? C'est bizarre, je ne me suis jamais demand ce qu'ils faisaient. Il ne m'est mme jamais venu  l'esprit de me demander ce que
     faisait l'Administration en gnral. Comment on pouvait concilier l'Eradication et la Protection de la fort, et en plus aider la population locale... Bon, voil ce que je vais faire, pensa-t-il. D'abord, plus d'Eradication. Eradiquer l'Eradication.
     La Pntration du gnie aussi, videmment. Ou alors qu'ils travaillent en haut, de toute faon ils n'ont rien  faire en bas. Ils peuvent dmonter leurs machines, construire une route correcte ou combler ce marais putride... Qu'est-ce qu'il reste
     alors? Il y a la Protection arme. Avec leurs chiens loups. Tout de mme, dans l'ensemble... Il faut tout de mme protger la fort. Seulement voil... (Il voqua les ttes des gardes qu'il connaissait et se mordilla les lvres d'un air dubitatif.)
     M-oui... Bon, admettons. Et l'Administration, elle sert  quoi alors? Et moi! Dissoudre l'Administration, alors, non?"
        II se sentit tout d'un coup  la fois joyeux et angoiss.
        - Mais oui, c'est a, pensa-t-il. Je peux! Je peux dissoudre tout. Qui est mon juge? Je suis le Directeur, je suis le chef. Une note de service - et termin!"
        II entendit alors le bruit de pas lourds. Quelque part tout prs. Les verres du lustre tintrent, les chaussettes qui schaient sur la corde se balancrent. Il se leva et s'approcha sur la pointe des pieds de la petite porte qui se trouvait au
     fond de la pice. Derrire, quelqu'un marchait d'un pas ingal, comme titubant, mais on n'entendait rien d'autre, et il n'y avait mme pas un trou de serrure sur la porte, pour y coller l'oeil. Perets pesa doucement sur la poigne, mais la porte ne
     cda pas. Il approcha les lvres de la fente et demanda  haute voix : "Qui est l?" Personne ne rpondit, mais les pas ne cessrent pas, comme s'il y avait eu un ivrogne dehors en train de zigzaguer. Perets manipula encore une fois la poigne,
     haussa les paules et revint  sa place.
        "Dans l'ensemble, le pouvoir a ses avantages, pensa-t-il. Je ne vais videmment pas dissoudre l'Administration, ce serait idiot, pourquoi dissoudre une organisation toute prte, bien huile? Il faut simplement la remettre dans le droit chemin,
     l'appliquer  quelque chose de srieux. Cesser d'envahir la fort, renforcer au contraire son tude prudente, essayer de se mettre en rapport avec elle, d'apprendre  son contact... Ils ne comprennent mme pas ce que c'est que la fort. La fort!
     Pour eux c'est du bois d'abattage... Leur apprendre  aimer la fort,  la respecter,  vivre la vie qu'elle vit... Non, il y a beaucoup de travail. Du travail vritable, du travail srieux. Et il se trouvera des gens - Kim, Stoan, Rita.. Et
     pourquoi pas le manager?... Alevtina... Et finalement ce Ah, aussi, c'est un personnage, il est pas bte, mais il a rien de srieux  faire... Je leur en ferai voir, pensat-il tout joyeux. Ils ont pas fini d'en voir! Bon, et maintenant, o en sont
     les affaires courantes?
        Il attira le dossier  lui. La premire page tait ainsi rdige :
        PROJET DE DIRECTIVE POUR L'INSTAURATION DE L'ORDRE
        1. Au cours de l'anne coule, l'Administration de la fort a substantiellement amlior son travail et a atteint des indices levs dans tous les domaines de son activit. Des centaines d'hectares de territoire forestier ont t conquis,
     tudis, amnags et placs sous la sauvegarde de la Protection scientifique et arme. La matrise des spcialistes et des travailleurs du rang crot de jour en jour. L'organisation s'amliore, les dpenses improductives diminuent. Les barrires
     bureaucratiques et autres obstacles extraproductifs sont levs les uns aprs les autres.
        2. Cependant,  ct des ralisations effectues, l'action nfaste de la deuxime loi de la thermodynamique ainsi que de la loi des grands nombres continue  s'exercer, abaissant quelque peu le niveau lev des indices. Notre tche la plus
     urgente rside maintenant dans la suppression des faits de hasard qui engendrent le chaos, troublent le rythme commun et provoquent une baisse des cadences.
        3. Compte tenu de ce qui prcde, il est propos de considrer  l'avenir toute manifestation de faits de hasard comme contraire aux lois et contredisant l'idal d'organisation, et l'implication dans des faits de hasard (probabilisme) comme un
     acte criminel on, si l'implication dans des faits de hasard (probabilisme) n'entrane pas de consquences graves, comme une trs srieuse violation de la discipline du travail et de la production.
        4. La culpabilit des personnes impliques dans des faits de hasard (activits probabilistiques) est dfinie et mesure par les articles du Code criminel N 62, 64, 65 ( l'exclusion des par. S et 0), 113 et 192 par. K ou  du Code administratif
     12, 15 et 97.
        NOTA : L'issue mortelle d'une implication dans un fait de hasard (probabilisme) n'a pas en tant que telle valeur de circonstance disculpante ou attnuante. La condamnation ou la sanction sera dans ce cas prononce  titre posthume.
        5. La prsente directive prend effet  partir du... mois... jour... anne. Elle n'a pas d'effet rtroactif.
        Sign : Le Directeur de l'Administration. (...)
        Perets passa sa langue sur ses lvres sches et tourna la page. Sur la suivante se trouvait une note de service concernant la mise en jugement de l'employ Kh. du groupe de la Protection scientifique. Item, conformment  la directive sur <
     l'instauration de l'ordre" "pour indulgence prmdite pour la loi des grands nombres s'tant traduite par une glissade sur la glace avec lsion concomitante de l'articulation tibia-tarsienne, laquelle implication criminelle dans un fait de hasard
     (probabilisme) a eu lieu le 11 mars de l'anne en cours", il est propos que l'employ Kh soit dsormais dsign sur tous documents sous le nom de probabiliste Kh. Item...
        Perets claqua des dents et regarda le feuillet suivant. C'tait aussi une note de service concernant l'application d'une peine d'amende administrative correspondant  quatre mois de salaire au matre de chiens G. de Montmorency du groupe de la
     Protection arme "pour s'tre imprudemment permis d'tre frapp par une dcharge atmosphrique (foudre)". Suivaient des prescriptions concernant les congs, des demandes d'allocation exceptionnelle en raison de la perte du soutien de famille et une
     note explicative d'un certain J. Lumbago  propos de la disparition d'une bobine...
        - Qu'est-ce que c'est que ce fourbi, dit Perets  haute voix.
        Il tait en nage. Le projet tait tap sur du papier couch  tranche dore. "II faudrait que j'en parle  quelqu'un, ou je vais m'y perdre", pensa-t-il.
        L-dessus la porte s'ouvrit et Alevtina pntra dans le bureau, poussant devant elle une table  roulettes. Elle tait habille avec une lgance recherche et une expression srieuse et austre tait peinte sur son visage soigneusement maquill.
        - Votre petit djeuner, dit-elle d'une voix apprte.
        - Fermez la porte et venez ici, dit Perets. Elle ferma la porte, repoussa du pied la petite table, lissa ses cheveux et s'avana vers Perets.
        - Alors, poussin? dit-elle avec un sourire. Tu es content maintenant?
        - Regarde, dit Perets. Encore des btises! Lis un peu.
        Elle s'assit sur l'accoudoir, passa autour du cou de Perets un bras gauche nu et prit la directive de sa main droite nue.
        - Je ne sais pas, dit-elle. Tout est correct. Qu'y a-t-il? Tu veux peut-tre que je t'apporte le Code criminel? Le Directeur prcdent lui aussi n'avait pas compris un seul article.
        - Mais non, attends un peu, dit Perets avec humeur. Le Code, qu'est-ce que tu veux que je fasse du Code? Tu as lu?
        - Je l'ai lu, et je l'ai mme tap. Et j'ai corrig le style. Domarochinier ne sait pas crire, et c'est seulement ici qu'il a appris  lire... A propos, poussin, Domarochinier attend dans l'antichambre, tu devrais le recevoir pendant le
     djeuner, il aime a. Il te fera des tartines...
        - Mais je me fous de Domarochinier! dit Perets. Explique-moi plutt ce que je...
        - Il ne faut pas se foutre de Domarochinier, rpliqua Alevtina. Tu ne comprends encore rien, poussin, tu ne comprends rien... (Elle appuya sur le nez de Perets, comme sur un bouton de sonnette.) Domarochinier a deux blocs-notes. Dans l'un il
     inscrit qui a dit quoi - pour le Directeur - et dans l'autre ce qu'a dit le Directeur. Penses-y, Poussin, et ne l'oublie pas.
        - Attends, dit Perets, il faut que je te demande conseil. Cette directive... ce dlire... je ne vais pas le signer.
        - Comment a, tu ne vas pas?
        - Comme a. Je ne lverai pas la main pour signer cette chose.
        Le visage d'Alevtina se fit svre.
        - Poussin, dit-elle. Ne te bute pas. Signe. C'est trs urgent. Aprs, je t'expliquerai tout, mais maintenant...
        - Mais qu'est-ce qu'il y a  expliquer l-dedans? dit Perets.
        - Si tu ne comprends pas, c'est qu'il faut t'expliquer. Donc, aprs, je t'expliquerai.
        - Non, explique-moi maintenant, dit Perets. Si tu peux. Ce dont je doute.
        Alevtina l'embrassa sur la tempe et regarda sa montre d'un air proccup.
        - Voyons, mon petit... Bon, d'accord, allons-y si tu veux.
        Elle s'assit sur la table, les mains  plat sous ses cuisses, et commena, les yeux fixs dans le vague au-dessus de la tte de Perets :
        - Il y a un travail administratif sur lequel tout repose. Ce travail ne date pas d'aujourd'hui ni d'hier, c'est un vecteur dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Actuellement, il est matrialis par les ordres et directives existant. Mais
     il s'enfonce aussi trs loin dans le futur, o il attend encore d'tre matrialis. C'est comme une route qui se construit sur un terrain dtermin. L o se termine l'asphalte, tournant le- dos  la portion dj faite, se trouve un niveleur qui
     regarde dans son thodolite. Ce niveleur, c'est toi. La ligne imaginaire qui passe par l'axe optique du thodolite, c'est le vecteur administratif non encore matrialis que tu es le seul  voir et qu'il t'appartient de matrialiser. Tu comprends "
        - Non, dit fermement Perets.
        - a ne fait rien, coute encore... De mme que la route ne peut pas tourner arbitrairement  droite ou  gauche, mais doit suivre l'axe optique du thodolite, de mme chaque directive administrative doit tre le prolongement logique de toutes
     celles qui ont prcd... Poussin, ne cherche pas  approfondir, je ne le comprends pas moi-mme, mais c'est un bien, car l'approfondissement engendre le doute, le doute engendre le pitinement sur place - c'est la mort de tout activit
     administrative, et par consquent la tienne, la mienne... C'est lmentaire. Qu'il ne se passe pas un jour sans directive, et tout sera dans l'ordre. Cette directive sur l'instauration de l'ordre, elle n'est pas suspendue en l'air, elle est lie 
     la directive prcdente sur la non-dcroissance, laquelle est lie  la note de service sur la non-grossesse, et cette note de service dcoule logiquement de la prescription sur l'excitabilit excessive, et cette prescription...
        - Arrte ces stupidits! dit Perets. Montre-moi ces prescriptions et ces notes de service... Non, montre-moi plutt la premire note de service, celle qui remonte  la nuit des temps...
        - Mais pour quoi faire?
        - Comment, pour quoi faire? Tu dis qu'elles se suivent logiquement. Je ne te crois pas.
        - Mon petit, dit Alevtina. Tu verras tout a. Je te montrerai tout a. Tu pourras lire tout a avec tes petits yeux myopes. Mais comprends : il n'y a pas eu de directive avant-hier, il n'y a pas eu de directive hier. On ne peut pas prendre en
     compte cette petite notule sur la machine qu'il fallait attraper, et en plus c'tait une prescription orale... Combien de temps crois-tu que l'Administration puisse rester sans directives? Depuis ce matin, c'est dj le fouillis : il y a des gens
     qui vont changer partout les lampes grilles, tu te rends compte? Non, poussin, fais ce que tu veux, mais il faut signer la directive. Je veux ton bien. Tu la signes vite, tu runis les chefs de groupes, tu leur dis quelque chose qui les rchauffe,
     et aprs je t'apporterai tout ce que tu voudras. Tu pourras lire, tudier, approfondir... quoiqu'il vaudrait mieux, videmment, que tu n'approfondisses pas.
        Perets se prit le visage entre les mains et hocha la tte. Alevtina sauta vivement  bas de la table, trempa la plume dans la bote crnienne de Vnus et tendit le porte-plume  Perets.
        - Allons, chri, cris vite...
        Perets prit la plume et demanda d'une voix plaintive :
        - Mais je pourrai l'annuler, aprs?
        - Bien sr, poussin, bien sr, dit Alevtina.
        Perets sentit qu'elle mentait, et rejeta la plume.
        - Non, dit-il. Non et non. Je ne signerai pas. Pourquoi est-ce que j'irai signer ce dlire, alors qu'il y a manifestement des dizaines de directives, d'ordonnances, de notes de service raisonnables et senses, qui seraient ncessaires, rellement
     ncessaires dans cette ptaudire...
        - Par exemple? releva vivement Alevtina.
        - Seigneur... Mais n'importe quoi... par exemple...
        Alevtina s'empara d'un bloc-notes.
        - Eh bien!... (Le ton de Perets prit soudain un mordant peu habituel.) Par exemple une note de service ordonnant aux employs du groupe de l'Eradication de s'radiquer eux-mmes dans les plus brefs dlais. Excution! Ils auraient qu' se jeter du
     haut de la falaise... ou  se tirer une balle dans la tte... Aujourd'hui mme! Responsable, Domarochinier... a, ce serait beaucoup plus utile que...
        - Un instant, dit Alevtina... Donc, se suicider par arme  feu aujourd'hui avant vingt-quatre heures zro zro. Responsable, Domarochinier...
        Elle referma le bloc-notes et parut se plonger dans ses penses. Perets la regardait, tonn.
        - Mais oui! reprit-elle. C'est juste! C'est mme plus progressiste que... Comprends, chri : si une directive ne te plat pas, il ne faut pas te forcer. Mais donnes-en une autre. Voil, c'est fait, je n'ai plus  te faire de reproches...
        Elle sauta  terre et commena  disposer les assiettes devant Perets.
        - Voil les crpes, tu as la confiture l... Le caf est dans le thermos, il est bouillant, fais attention, ne te brle pas... Mange, je prpare un projet en vitesse et je te l'apporte dans une demi-heure.
        - Attends, dit Perets, abasourdi. Attends...
        - Tu me plais bien, dit tendrement Alevtina. Tu es intelligent, tu as du courage... Mais il faudra tre un peu plus gentil avec Domarochinier.
        - Attends, dit Perets, qu'est-ce que tu fais, tu plaisantes ou quoi?...
        Alevtina se prcipita vers la porte, Perets se jeta  sa poursuite, criant "Mais ne sois pas folle!", mais ne put la rattraper. Alevtina disparut et  sa place, tel un spectre, Domarochinier parut jaillir du nant. Peign, astiqu, il avait
     retrouv sa couleur normale et semblait prt  tout, comme auparavant.
        - C'est un coup de gnie, dit-il en pressant Perets contre la table. C'est tout simplement... poustouflant. Cela entrera pour toujours dans l'Histoire...
        Perets recula, comme devant une scolopendre gante, heurta la table et fit se culbuter l'un sur l'autre Tannhaser et Vnus.
